La dissonante, un premier roman réussi de Clément Rossi

J'ai retrouvé dans La dissonnante, la délicatesse et le souffle des nouvelles que Clément Rossi publiait l'an dernier encore sur le forum Jeunes écrivains.

La dissonante, roman © Pascal Guédin La dissonante, roman © Pascal Guédin
Je ne me souvenais pas qu'il composait si régulièrement des phrases interminables, qui se laissent lire d'une simple goulée. Voyez vous-même: « J'embrasse l'orchestre d'un regard et je comprends d'un seul coup ce que c'est qu'un orchestre : tous ces corps prêts à maîtriser ensemble le moindre de leurs mouvements, métacarpes, muscles labiaux, voussure ou rigidité du dos, intensité du souffle, jusqu'aux battements cardiaques ; toutes ces volontés tendues dans l'oubli de soi pour fondre dans le même tempo, le même sentiment ; tous ces gens soudain déracinés des sinuosités de leurs vies intérieures, de leurs amours ou de leurs névroses et prêts à s'unir juste là, devant moi, dans le point invisible au bout de ma baguette. »

Vous sentez la moiteur de la baguette dans le creux de la main ? Moi oui. Je suis rentré facilement dans la peau de Tristan, chef d'orchestre expérimenté. Il doit diriger dans une semaine Tristan et Isolde, l'opéra de Richard Wagner. Le hic, c'est que l'interprète d'Isolde fuit inopinément. Cet élément déclenche un drame improbable, presque surnaturel : le dérèglement de l'oreille de Tristan.

C'est une véritable catastrophe, et l'occasion de rentrer plus avant dans la psychologie du personnage. Monomaniaque et solitaire, Tristan se lance à corps pour sauver son don. Alors qu'il devrait être tenaillé entre un deuil et son projet de mariage, il s'éloigne de ses proches. « Il a tellement peu changé. La même incapacité à parler aux autres à leur hauteur, sans leur faire sentir qu'il est loin, sur son promontoire d'artiste, occupé à régenter un monde dont ils n'auront jamais idée. » résume sa sœur.

La frustration révèle un homme violent. Dans un accès de lucidité, et une formule succincte, Tristan s'avoue sa faiblesse : « Derrière la musique, je ne suis rien d'autre qu'une paire de jambes qui tiennent debout. ». Lucide et résigné, sa rage emporte avec lui le décorum de l'opéra, dans une formule lapidaire : « dans la plupart des orchestres se diffuse une conscience de classe ».

Clément Rossi, lui-même musicien, livre dans son histoire romanesque également quelques leçons sur la musique classique et sur les mystères de l'ouïe, qui ajoutent un enseignement au pur plaisir de la lecture. Un profane comme moi est poussé à découvrir enfin Koechlin et Celibidache, comme Houellebecq invite parfois son lecteur à lire Huysmans. Il y a aussi quelque chose de Pascal Quignard dans ce livre sur la musique jalonné de longues phrases méticuleusement ponctuées. L'évocation de la maison de famille de Tristan m'a rappelé celle de Karl du Salon du Wurtemberg. L'incapacité à aimer durablement, conséquence d'un narcissisme autistique, rappelle autant ce pauvre Karl que nombre de antihéros houellebecquiens. Il y a cependant une dimension mystique chez Rossi que l'on ne retrouve pas beaucoup chez ses aînés... Je ne m'explique pas que ce Gallimard n'ait pas fait davantage de bruit jusque-là.

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