La conquérante, de Brasillach (chronique de livre)

Il y avait le côté littéraire, l'intéret historique, et l'aspect sulfureux de ce bouquin de poche...

Une page dégueulasse dans un bon roman...

Il y a quelques mois de cela, je tombai sur les dix lettres de B R A S I L L A C H chez un bouquiniste, d'où je repartis délesté de 3 euros contre La conquérante ; ce roman, écrit en 1942 et publié chez Plon l'année suivante, est le dernier de l'écrivain bien connu pour son antisémitisme et fusillé pour collaboration.

Visiblement, j'étais curieux de voir ce que valait, littérairement parlant, ce nom attaché à la polémique et au tragique.

Allons droit au but : j'ai apprécié la lecture de ce livre qui peint un Maroc d'une couleur délicate et surannée, sûrement orientaliste dirait un spécialiste ! Les descriptions sont assez précises, le cadre historique bien installé, et les considérations sur la technique (la disparition des voiliers) ou l'amour (de raison) parfois géniales. Tous les personnages sont hauts-en-couleur, héroïques, à l'exception d'un négociant juif… qui ne laisse aucune chance à un marchand français.

Autrement, en dehors des trois ou quatre phrases sur ce personnage sans importance, l'antisémitisme de Brasillach ne se devine qu'à une occasion, dans un paragraphe essentialiste absolument abject, où un personnage secondaire se souvient s'être dit à Amsterdam que les Juifs d'Afrique devaient être plus civilisés… mais devant le spectacle d'un quartier juif marocain, ce personnage se fait la réflexion que les Juifs sont tous définitivement aussi sales que fanatiques. A la limite, j'aurais aimé que l'auteur développât ce point, car la description du Mellah est par trop nébuleuse, et jure avec la précision habituelle du récit.

Si sa noirceur d'âme se lit que dans cette page, Brasillach aime le Maroc et l'Islam, et tente d'en restituer les lumières.

Il avait cinq ans lorsqu'en 1914 son père y mourut. Ce livre parle justement du Maroc des années 1912-1914, de Fès à Rabat, Casablanca et Marrakech, mais surtout à Camp-Barrault, une ville-relais probablement inventée, au croisement de Rabat, Casa et Meknès.

 

Le pitch

Barrault est le nom d'un jeune architecte sacrifié. C'était le mari de Brigitte, la jeune héroïne initialement attirée par un farouche soldat français, avait déjà perdu au Maroc son père. Brigitte, qui sait tirer au fusil quand il faut, accepte son destin. Seule son éducation la relie maintenant à la France. Du Maroc, elle aime les paysages et les habitants depuis qu'une prostituée de Fès lui a sauvé la vie en la cachant. Quand son mari est enlevé, elle va négocier directement auprès du chef berbère… mais sa blessure est trop grave. Tant pis, elle ne nourrit aucune haine contre les berbères et fait même inviter El Krim, le chef des Zemmours responsable de l'assaut, à de l'inauguration de Camp-Barrault. Le vieux chef, épaté par le courage de cette française, accepte et en profite pour faire l'aman (déposer les armes). Pourtant la France est en guerre contre l'Allemagne… Les Marocains pourraient en profiter, mais ils sont trop fiers pour attaquer un ennemi attaqué chez lui !

 

Une glorification des colons et des colonisés

On parcourt un pays qualifié de neuf ou adolescent, tout en apercevant les vestiges grandioses du royaume chérifien. Les Marocains semblent accepter fatalement la supériorité technique des conquistadors français. Le pays apparaît comme divisé par les tribus, et sa soumission à la France inévitable.

Les colonisés de Brasillach combattent surtout pour l'honneur, sans cruauté et sans haine. Le seul personnage cruel est un légionnaire né à Marseille ayant fait sa vie Maroc. Il n'y a quasiment pas de marocaines, en dehors de Moulay Hassen, la prostituée francophile (qui en même temps reste loyale aux siens) et la femme autochtone du légionnaire, sacrifiée par lui pour avoir montré son visage… le légionnaire avait expliqué à Brigitte avoir tout plaqué pour sa beauté !

Déjà l'urbanisation sans charme de Casablanca est décrite en contrepoint du patrimoine charmeur de Rabat, mais aussi la frénésie de la place Jemaa el-Fna à Marrakech, ses danseurs et ses serpents... ce qui ne manque pas d'étonner le lecteur actuel !

Brasillach apporte une caution historique à son roman en faisant parler Lyautey à partir d'extraits des Lettres du Tonkin et de Madagascar. Bien entendu, la glorification de la figure de Lyautey et de l’œuvre civilisatrice de la France serait ridicule aujourd'hui, mais on ne va pas rouvrir le procès Brasillach ici. Disons simplement que Lyautey a surtout organisé le Maroc de façon à rendre la colonie rentable pour la France

Sur le plan historique, ce que j'ai aimé, par ailleurs, c'est l'évocation des personnages européens qui vécurent vers 1900 comme Isabelle Eberhart (un peu le modèle de la « conquérante ») et Caïd Sir Harry Maclean, deux européens devenus quelque peu maghrébins. L'évocation de ces destins ambigus peut pousser le lecteur à faire quelques recherches complémentaires… absolument passionnantes. Car l'histoire dépasse toujours la fiction.

 

Les écrivains, ces tarés !

Après pris quelque plaisir à lire ce livre où les colonisés sont honorés comme les colonisateurs, on est obligé d'admettre que Brasillach était un taré talentueux. Je n'ai pas tant aimé lire ce Brasillach pour le style, moins innovant que celui de Céline, que pour sa capacité à créer de véritables héros. Après 1800, très peu de personnages de fiction sont des héros ; ici, il y en a plein ! En somme, d'une manière, Brasillach est un anti-Céline.

Ce qui absolument incroyable enfin, c'est de se dire qu'on écrivait des livres sur toute sorte de sujets en France occupée, et qu'on en éditait beaucoup à Paris. Pourquoi pas, on trouvait bien le temps d'aller au théâtre… Anouilh, Aymé, Cocteau, Camus… et beaucoup d'autres, publiaient librement. Saint-John Perse était aux Etats-Unis, en se gardant bien d'aider les gaullistes ! Ah les grands écrivains !

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