Emmanuelle Favier
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Billet de blog 5 juin 2022

Dürer révélé

Le musée Condé du château de Chantilly présente une exposition exceptionnelle autour de l’œuvre gravé d’Albrecht Dürer, où se révèle magistralement son inscription dans son époque autant que la puissance intemporelle de son génie.

Emmanuelle Favier
Autrice, pigiste culture
Journaliste à Mediapart

Il faut traverser le parc du château pour rejoindre la petite bâtisse en pierre de taille du Jeu de Paume, un des derniers construits de ce genre en France, et qui est la plupart du temps réservé aux événements privés. Lorsque l’on en franchit le seuil, on est projeté dans une obscurité seyant aux gravures, et invité à déambuler au sein d’un espace gigogne, inséré dans les salles permanentes, qui dissimule tout en les laissant deviner les quelques œuvres ornant les murs en temps habituel.

En dépit du nombre important d’œuvres d’Albrecht Dürer conservées en France – à commencer par le Département des estampes et de la photographie de la Bibliothèque nationale de France, qui a prêté les trois quarts des pièces présentées ici et qui possède au moins une épreuve de chaque pièce composant l’œuvre gravé de Dürer –, l’artiste n’avait pas été montré au public français depuis vingt-cinq ans et la dernière exposition monographique datait d’un demi-siècle.

Dans le prolongement des grandes expositions récentes du musée Suermondt-Ludwig d’Aix-la-Chapelle et de la National Gallery de Londres, celle proposée par le musée Condé fait donc figure d’événement.

Elle se concentre sur la gravure, qu’elle soit sur cuivre ou sur bois, mais on peut y voir quelques dessins, comme l’extraordinaire tête de cerf décapité ou le modèle du retable de Nuremberg, enlevé par Vivant Denon pour sa collection personnelle au moment des conquêtes napoléoniennes*.

A. Dürer, Tête de cerf percée d'une flèche, c. 1504

En tout, deux cents pièces (des « feuilles », selon la terminologie idoine) sont ici présentées au public. Elles sont d’une fraîcheur remarquable, en particulier les pièces provenant de la Bnf qui n’ont que très peu voyagé depuis leur acquisition par l’abbé et collectionneur Michel de Marolles. Ce n’est pas le cas en revanche de pièces comme la Mélancolie, au dessin très sombre et au papier abîmé, puisqu’elle provient d’une collection qui a beaucoup été montrée : mais la différence, loin d’être frustrante, s’avère tout à fait pédagogique, puisqu’elle montre l’importance des conditions de conservation.

A. Dürer, "Melencolia I", 1514. © RMN-Grand Palais Domaine de Chantilly-René-Gabriel Ojéda

La scénographie, qui répond à une organisation chronologique et thématique très maîtrisée, met aussi bien en valeur les séries comme l’Apocalypse, savamment exposée en vue panoptique, la Grande Passion ou encore la Vie de la Vierge, que les pièces maîtresses, depuis le mythique Rhinocéros jusqu’aux « Meisterstiche » : les trois cuivres magistraux que représentent la Mélancolie, Saint-Jérôme dans sa cellule et Le Chevalier, la mort et le diable. Ils sont ici réunis sur la même cimaise, suivant la tradition inspirée par Erwin Panofsky, grand spécialiste de Dürer, davantage que suivant la certitude historique (il existe en effet des doutes, notamment formulés par le collectionneur natif d’Odessa Charles Ephrussi, sur le fait que les trois œuvres aient été conçues ensemble par Dürer).

Les trois cuivres magistraux. © EF

Mais la scénographie met surtout idéalement en valeur les comparaisons avec les contemporains de Dürer, qu’il s’agisse de la synthèse des influences exercées par ses maîtres (Martin Schongauer ou Andrea Mantegna), influences qui n’enlèvent rien à l’originalité de son iconographie puisque Dürer invente autant qu’il reprend les grands thèmes de l’époque, ou de l’importance qu’il a eue dans le développement du génie de ses élèves tels que Hans Baldung Grien. Mais aussi de la présence de ses rivaux tels Raphaël et Vinci, voire de ses plus éminents copistes comme Marcantonio Raimondi auquel il aurait – sans certitude – intenté un procès ; qu’importe d’ailleurs la vérité, puisqu’il est attesté qu’il a poursuivi ses copistes à plusieurs reprises : le maître de Nuremberg, en effet, était abondamment plagié, y compris de son vivant.

Comparaison entre les Saint-Sébastien de Mantegna, Dürer et Schongauer. © EF

Je ne peux m’empêcher de noter ici que l’influence de Dürer ne s’est pas seulement exercée sur les artistes, mais aussi sur les écrivains, de Victor Hugo à Marguerite Yourcenar, laquelle s’inspira du peintre et graveur de la Mélancolie pour sa nouvelle « D’après Dürer », qui donna lieu trente-cinq ans plus tard à son sublime roman L’Œuvre au noir, où le pensif Zénon évoque l’ange mélancolique de Dürer.

Entre autres pièces maîtresses, l’exposition présente aussi trois feuilles recto-verso, soit six dessins, conservés dans les réserves du musée Condé depuis vingt ans et issus du carnet tenu par Dürer lors de son dernier voyage, effectué à travers les Pays-Bas (voir la remarquable série de Ludovic Lamant à ce sujet), et dont seules quinze feuilles ont subsisté. Celles qui sont présentées ici le sont dans l’avant-dernière salle – je parlerais d’ailleurs plus volontiers de cubicule, voire de bulle que de salle, car chaque thématique est présentée dans un espace restreint qui fait écrin et favorise l’intimité avec les œuvres.

La toute dernière de ces bulles est consacrée aux portraits, sujet auquel Dürer s’est attelé à la fin de sa vie, et notamment celui d’Érasme. Profondément impliqué dans la révolution humaniste de son époque, Albrecht Dürer a développé en parallèle de son art une réflexion sur la technique, en publiant notamment un traité sur les proportions humaines, dont plusieurs feuilles sont d’ailleurs montrées plus tôt dans l’exposition.

A. Dürer, "Erasme de Rotterdam", 1526. © EF

Dans l’ensemble, l’organisation scénographique montre à quel point Dürer, outre son génie spécifique et l’influence qu’il a exercée sur le développement des techniques de gravure – qui datent de 1400 pour le bois, soit avant même l’imprimerie, laquelle apparaît comme la gravure sur cuivre en 1450 –, était au centre d’un réseau d’échanges esthétiques aussi bien qu’intellectuels et économiques qui concernait l’Europe entière.

Sa ville de naissance et de mort, Nuremberg, en sus d’être le foyer de l’imprimerie – dont l’un des plus éminents représentants, Anton Koberger, imprimeur et graveur de la Chronique de Nuremberg, était le parrain de Dürer lui-même – représentait un carrefour commercial, qui a permis la diffusion de ses œuvres et l’avènement de la culture de masse. Grâce à la reproductibilité permise par la technique de la gravure, les images – précédant donc le texte imprimé – ont pu essaimer à travers toutes les cours du continent et asseoir sa réputation simultanément avec la pratique de la commercialisation multiple.

Hartmann Schedel, "Livre des chroniques", vue de Nuremberg. Imprimé en 1493. © EF

On voit aussi combien Dürer manie aussi bien la pointe et le burin, habileté héritée de son orfèvre de père, que la gouge et le canif pour graver sur bois, même si les plaques de bois étant moins durables dans le temps, moins d’épreuves ont pu être tirées. Les deux techniques sont explicitées dans deux films pédagogiques accessibles dans l’exposition.

Cette collection remarquable, constituée en grande partie par des prêts de la BnF, donc, mais aussi par les collections du duc d’Aumale dont le musée Condé fête cette année le bicentenaire de la naissance, est magistralement mise en valeur par cette exposition qu’ont menée de main de maîtres Mathieu Deldicque, conservateur du patrimoine au musée Condé, et Caroline Vrand, responsable des estampes des XVe et XVIe siècles au département des estampes et de la photographie de la Bibliothèque nationale de France. L’événement a d’ailleurs valu au musée Condé le label mérité d’« exposition d’intérêt national » du ministère de la Culture.

En ressortant du Jeu de paume, on est doublement ébloui : par le gravier blanc qu’anime le soleil de juin et qui contraste avec la pénombre intérieure, et par la traversée d’une existence de génie que l’on vient d’effectuer.

Albrecht Dürer, gravure et renaissance

Du 4 juin au 2 octobre 2022

Jeu de Paume, château de Chantilly

Château ouvert de 10 h 00 à 18 h 00


Dernier accès une heure avant la fermeture de la billetterie

Fermeture hebdomadaire le mardi

Billet 1 Jour

(Château, parc, Grandes Écuries, expositions temporaires)

Plein tarif : 17 € - tarif réduit : 13,50 €

* Dürer n’a pas échappé aux pillages ni aux spoliations au fil des siècles ; de même qu’il a, hélas, servi malgré lui maintes idéologies, y compris les plus sinistres puisqu’il était avec Cranach l’un des artistes favoris d’Adolf Hitler, qui en avait fait le représentant bien malgré lui de l’idéal pangermaniste (Dürer, aux origines hongroises, faisait pourtant un bien piètre aryen). Je me permets ici de me citer moi-même puisque dans La Part des cendres, mon roman à paraître aux éditions Albin Michel en août prochain, j’ai imaginé le parcours, qui passe notamment par les mains du maréchal Goering, d’une épreuve imaginaire de la Mélancolie.

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