Emmanuelle Favier
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Billet de blog 6 nov. 2015

Emmanuelle Favier
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Karim Miské : habiter l’étrangeté, un lieu incertain

« J’habite une étrangeté. Inquiétante, parfois. Ne jamais être exactement celui-là : the Arab in the mirror. Ni celui-ci : le Français dans ma tête. » Au-delà de la question des origines, Karim Miské, écrivain et réalisateur, pose dans N’appartenir (Viviane Hamy, 2015) celle de l’identité et de l’appartenance à une communauté, quelle qu’elle soit.

Emmanuelle Favier
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« J’habite une étrangeté. Inquiétante, parfois. Ne jamais être exactement celui-là : the Arab in the mirror. Ni celui-ci : le Français dans ma tête. » Au-delà de la question des origines, Karim Miské, écrivain et réalisateur, pose dans N’appartenir (Viviane Hamy, 2015) celle de l’identité et de l’appartenance à une communauté, quelle qu’elle soit.

Son discours n’est pas sans évoquer, sur le plan des origines, celui des transclasses[1], condamnés à éprouver la difficulté à choisir, et le sentiment perpétuel de trahir. En effet la certitude d’être à sa place lui est également désirable et haïssable. Être comme ceux qui ne doutent pas d’où ils viennent, ni de ce à quoi ils appartiennent, est pour lui un « fantasme (…) aussi puissant que le désir de dormir », de se reposer du poids de la différence.

Différence qui amène Karim Miské à questionner l’origine, la classe, le groupe, mais aussi le genre puisque sa mère, communiste et féministe, joue un rôle prépondérant dans cette relation d’un cheminement identitaire. Du « ce n’est pas ta place » récurrent que sa grand-mère lui lance, enfant, tandis qu’il veut la rejoindre dans la cuisine, à la nécessité actuelle de se définir dans le champ de l’intellection et des arts, la définition du lieu n’est jamais accomplie. Car c’est surtout, bien sûr, la question de la légitimité qui est ici à l’œuvre. Avoir « lieu d’être », trouver sa place dans un monde où l’on vous a toujours défini comme différent tout en vous interdisant d’être multiple et en vous demandant de choisir, tel est le chemin de vie sur lequel Karim Miské se penche dans son deuxième livre après Arab jazz, roman noir paru en 2012.

Le choix d’une identité, qu’elle soit ethnique, sociale, idéologique, apparaît ainsi comme une injonction dont il semble impossible de se débarrasser lorsque l’on est ainsi le fruit de deux cultures. Ce que pose ce livre, c’est donc tout simplement la question de la nécessité de choisir, entre son père et sa mère, entre le masculin et le féminin ou entre le jazz et la révolution : pourquoi faudrait-il décider, trancher, se positionner ? Pourquoi faudrait-il appartenir à un groupe défini pour exister, se tenir légitimement dans le monde ? C’est à cela que fait référence la scène inaugurale, où l’enfant Karim est traité de bâtard par un grand-père pourtant adorant et adoré, aux prises avec une vérité crachée par une crise de démence, ou d’Alzheimer. Pourtant Karim est bien l’enfant de son père, nul doute là-dessus : son miroir le lui rappelle chaque jour. L’illégitimité est ailleurs.

Bien sûr, la problématique du racisme ici est à l’œuvre, mais elle est traitée sous l’angle de sa relativité et de la complexité des formes que peut prendre ce fléau, étant de partout et dans tous les sens. Ainsi du choc de son voyage en Mauritanie, terre d’origine côté paternel, où il découvre le racisme de sa grand-mère envers les Noirs et la banalisation de l’esclavage. Par ailleurs cette réflexion sert surtout de relais vers une question à la fois plus précise et plus universelle : celle de la nécessité (ou, ici, de l’« impossibilité structurelle ») d’adhérer.

Nul manichéisme identitaire, donc, nul slogan, nul archétype dans ce livre : sa subjectivité passe par l’autobiographie pour se livrer, et livrer à la fois un témoignage qui porte à réfléchir sur les enjeux cruciaux de notre contemporanéité de Français/Européens/Occidentaux. Enfant, il découvre dans l’Albanie d’Enver Hoxha le mensonge communiste et sa dimension orwellienne, qui l’amènera à développer sa psyché à travers une entreprise de dessillement et d’abolition du mythe maternel. Il fait l’expérience de ce qu’est la vérité pour l’enfant, de la bouche duquel elle est censée sortir : « Ne rien comprendre aux mots des adultes, ou plutôt si, les comprendre littéralement. »

Sur le plan théorique, l’apport de ce texte tient notamment à la compréhension à laquelle Miské parvient de l’idée que c’est le mal qui est au cœur du désir d’appartenance ; cette compréhension devient, par conséquent, le moyen de s’émanciper de ce désir. À partir de la figure marquante de Lafcadio, personnage des Caves du Vatican, Miské pressent en effet ceci : l’appartenance identitaire fait figure d’alibi, qui vient justifier la soif du mal propre à l’homme. Idée qu’ensuite la littérature policière lui fera appréhender plus clairement puisque, dit-il, après la lecture des polars « [il] ne pouvai[t] [s’]empêcher de voir partout et en tout temps le crime à l’œuvre derrière l’identité ».

J’adhère moins – sans jeu de mots – au parti de langage oral qui est parfois pris ; mais peut-être fallait-il, pour saisir la complexité du ressenti et de la réalité dont il témoigne, cette langue heurtée, faites d’indécisions, d’éructations, d’imprécations et d’incertitudes. Langue qui d’ailleurs, traversée de références punk, ne dissimule ni la profondeur ni l’intelligence du propos.

Karim Miské par ce court texte se (nous) libère donc de l’obligation d’adhérer, et ce N’appartenir est un manifeste pour le droit à ne pas choisir. Loin de prôner un anticonformisme borné, il livre avec franchise les clés que lui-même a dû forger pour ôter les étiquettes de son front. Liberté suprême.

Être de nulle part, c’est en effet pouvoir être partout. Mais avant de pouvoir s’affranchir de ce « défaut d’origine », de ce manque qui fait les fondations poreuses et menace l’équilibre, avant de pouvoir faire de ce vide une liberté, un chemin est à construire qui peut prendre plus d’une vie. Cela implique aussi de savoir assumer l’incertitude du lieu que l’on habite, de pouvoir « rester installé dehors bien au froid, dans la réalité décevante du monde ». Savoir être un « outcast » expose à des engelures.

Dans ce monde du dehors, les doryphores et les coccinelles de l’enfance sont les madeleines qui nourrissent et tiennent chaud. Comme les livres. Car, et c’est ainsi que Miské termine son ouvrage, c’est la littérature qui finalement l’abrite. La référence à Fahrenheit 451 est à ce titre éclairante, au sens propre du terme puisqu’elle est une lumière qui guide dans les ombres du dehors comme dans la forêt des hommes et des femmes-livres, « patrie digne de ce nom, minimaliste et désirable ».

Roberto Bolaño, à qui l’on demandait quelle était sa patrie, répondait que c’était sa bibliothèque et ses enfants[2]. Ces identités, en définitive, que l’on se fabrique soi-même, en toute liberté.

***

Karim Miské

N’appartenir

Éditions Viviane Hamy

88 p.

12,50 €

ISBN : 9782878586138


[1] Chantal Jaquet, Les Transclasses ou la non-reproduction (voir ici l’article de Joseph Confavreux).

[2] Roberto Bolaño, Entre parenthèses (voir notamment l’interview par Playboy), Christian Bourgois, 2011 pour la traduction française.

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