Le Roman de Bolaño, ou quand le chat de Schrödinger se mêle de littérature…

Roman épistolaire, fable à deux fois deux mains, boîte de Pandore de la littérature… ce livre, au titre à géométrie sémantique variable, semble avoir été écrit par une multitude d’auteurs : de masque en masque, d’imposture littéraire en superposition des genres, on ne sait plus à quel littérateur se vouer et l’on finit par s’en remettre au fantôme de Pierre Ménard.

Roman épistolaire, fable à deux fois deux mains, boîte de Pandore de la littérature… ce livre, au titre à géométrie sémantique variable, semble avoir été écrit par une multitude d’auteurs : de masque en masque, d’imposture littéraire en superposition des genres, on ne sait plus à quel littérateur se vouer et l’on finit par s’en remettre au fantôme de Pierre Ménard. Devenu fou, le lecteur n’aura de cesse d’une relecture perpétuelle non seulement du roman lui-même, pour en déchiffrer toutes les allusions, mais aussi de l’essentiel de la littérature sud-américaine, avant de lui-même, qui sait, se dissoudre dans la fiction…

À la faveur d’un livre trouvé sur la banquette de son taxi sauvage, un certain Pierre-Jean Kauffmann écrit à un certain Abel Romero, un jour de 2008 : tous deux entameront alors une amitié épistolaire qui les mènera dans un labyrinthe souvent terrifiant, toujours littéraire, en quête de leur propre minotaure. Dissimulés sous leurs plumes respectives, Gilles Marchand et Éric Bonnargent ont ici mis en place un extravagant dispositif littéraire où sont déclinés les thèmes, sud-américains en diable, de l’identité, du mal, et du lien quantique entre réel et fiction, sous l’égide de Roberto Bolaño dont il a déjà été question sur ce blog.

Cet auteur culte (dont il n’est pas nécessaire d’avoir lu une ligne pour savourer le roman qui porte son nom), œil malin sous le chapeau, souffle sur les pages la fumée de sa cigarette, comme pour embrumer encore davantage les méandres de cette enquête. Entretien au long cours avec nos deux « détectives sauvages », qui portent alternativement leur propre et irrésistible chapeau.

***

Entre nous, vous pouvez me le dire… qui a écrit ce livre ?

EB : Eh bien, Abel Romero et Pierre-Jean Kauffmann, naturellement. Nous sommes seulement des intermédiaires.

Ah oui, vous avez traduit le texte en espagnol, puis de nouveau en français, c’est bien cela ?

GM : Exactement. En réalité, nous avons trouvé le manuscrit du roman sur la banquette arrière d’un taxi.

À Téhéran ?

EB : Bien sûr !

Êtes-vous conscient que votre livre peut rendre fou ? À chaque paragraphe on a envie de relire tout Bolaño mais aussi Cortazar ou Borges, c’est absolument infernal.

EB : C’est ce que m’a dit aussi Annabelle, une libraire ; d’ailleurs elle a mis plusieurs semaines à le lire !

L’un des personnages dit « Tous ces masques, c’est à en perdre la raison »

EB : Qui dit ça, déjà… Pierre-Jean Kauffmann ou Abel Romero ?

C’est Kauffmann, je crois…

EB : Alors c’est toi, Gilles !

Vous avez réellement chacun pris en charge un personnage ?

GM : Oui, et nous ne sommes jamais intervenus sur le texte de l’autre. On donnait parfois quelques avis, mais je n’ai pas écrit une ligne d’Abel Romero, et Éric n’a pas écrit une ligne de Pierre-Jean Kauffmann.

EB : C’est pour cela que, selon moi, c’est un roman à deux fois deux mains plutôt qu’un roman à quatre mains.

Vous avez créé des adresses mails pour chaque personnage ?

EB : Non, on s’envoyait un fichier qui s’allongeait au fur et à mesure. En revanche on a créé des profils Facebook pour Abel Romero et Pierre-Jean Kauffmann.

Pouvez-vous me décrire la genèse du projet, et la méthode employée ?

EB : L’idée m’est venue quand Antonio Werli m’a demandé d’écrire pour sa revue Cyclocosmia un article ou  une courte fiction sur Bolaño. J’ai alors écrit une critique « classique », mais l’idée d’une fiction est née petit à petit. J’ai trouvé amusante l’idée qu’Abel Romero, personnage de Bolaño, existe véritablement. J’ai tout de suite pensé à une correspondance. L’idée était d’écrire à deux pour qu’il y ait vraiment deux écritures indépendantes. J’ai d’abord commencé à écrire le livre avec quelqu’un qui connaissait trop Bolaño, mais ça aurait donné un roman de spécialistes.

GM : Par ailleurs, c’est vrai qu’en termes de construction cela créé des ouvertures d’être deux. Quand on écrit tout seul un roman épistolaire, même inconsciemment, on se tend des perches, on a une direction que l’on suit. Tandis que là, l’un ne savait pas ce que l’autre allait raconter.

Vous vous étiez tout de même mis d’accord en amont sur l’histoire ?

EB : Uniquement sur le point de départ. Gilles ne connaissait pas du tout Bolaño, et il avait déjà une expérience de l’écriture, contrairement à moi qui n’avait qu’une expérience de critique. Je lui ai parlé de mon projet et il a accepté. On a avancé progressivement. C’était une vraie correspondance, nous échangions par mail car j’habitais Nice à l’époque. On attendait le message de l’autre pour savoir ce qui allait se passer. On trouvait que c’était à la fois intéressant pour nous en tant qu’écrivains de ne pas se plier à un scénario, et pour le lecteur de bénéficier de cette spontanéité.

GM : Notamment parce que Kauffmann, qui ne connaissait pas Bolaño, répondait de manière naturelle quand il était perdu. Il y a beaucoup de noms qui se ressemblent, Romero, Bolaño, Belano… et le lecteur non averti peut, par moments, ne plus bien s’y retrouver. C’est également le cas de Pierre-Jean Kauffmann. Ce sont des réactions que je n’aurais pas pu avoir si j’avais connu l’œuvre de Bolaño. Je n’avais lu qu’Etoile distante, puisque c’est le point de départ du livre, mais je me suis interdit, pendant la rédaction, toute autre lecture de Bolaño pour ne pas en savoir plus que Kauffmann. Pour ne pas saisir dans le texte de Romero des indices cachés que Kauffmann n’aurait pas pu voir. L’impatience de nos personnages correspond aux moments d’impatience que nous avions quand on trouvait que l’autre patinait. Quand Romero pousse Kauffmann à sortir de chez lui, c’est parce qu’Eric trouvait que je prenais trop mon temps. De même, quand il est à Blanès et que Kauffmann l’incite à traverser l’Atlantique, moi je n’avais aucun moyen de savoir ce qu’il allait y trouver, mais c’était mon intuition que je transmettais à Kauffmann.

Tu avais déjà dans l’idée que Romero pouvait aller à Ciudad Juárez ?

EB : C’était un objectif possible, mais malgré tout les deux personnages se sont construits l’un par rapport à l’autre. Pas mal d’éléments sont venus s’intégrer à l’histoire, en réaction à ce que disait Kauffmann.

GM : J’ai beaucoup réfléchi au personnage de Kauffmann avant de commencer l’écriture. Même s’il n’était pas encore affiné et que je l’ai construit au fur et à mesure, je savais où j’allais. Mais je n’ai jamais rien dit à Eric. Si ce n’est que je voulais qu’il y ait un lien entre les deux histoires, pour qu’on ne parte pas trop dans des directions différentes.

Tu avais déjà décidé du dénouement final ?

GM : Oui, je l’ai su très tôt. Enfinen partie, il y a eu des modifications au fur et à mesure, certaines idées ont fini par être abandonnées car je les trouvais superflues, ça s’est épuré au fur et à mesure. Par exemple, j’avais prévu un épisode assez sordide, mais ce que racontait Romero était déjà bien assez sombre comme cela !

EB : Nous avions les structures des personnages, et ils se sont étoffés au fur et à mesure. Par exemple, le fait que son personnage soit amnésique m’a donné l’idée de faire du mien un hypermnésique. Ce n’était pas prévu, mais au bout du compte c’est tout à fait logique pour Romero. Les deux personnages sont en contrepoint, ils sont construits sur des oppositions. Amnésique/hypermnésique, immobile/mobile, l’un veut enquêter et pas l’autre… enfin, au début, car après les rôles s’inversent !

GM : Kauffmann y va par jeu au début, et rapidement il est très effrayé car il ne pensait pas tomber sur un interlocuteur aussi sombre.

Il ne pensait pas tomber sur son propre minotaure…

GM : Oui, c’est lui qui initie la correspondance, maisRomero le pousse et quand il voit ce qui lui arrive, il a un mouvement de recul et serait presque prêt à lâcher la correspondance, ou tout au moins à faire en sorte que Romero parle, sans que lui-même ait à se confier. De la même manière qu’il demandait à ses clients de taxi qu’ils lui racontent des histoires, il attend, tout au moins au début, la même chose de Romero : qu’il lui raconte une histoire sans avoir à se confier lui-même, puisque c’est ce qu’il a toujours fui. C’est l’attitude de Romero qui va l’obliger à se replonger dans son passé. Il sent que le seul moyen possible de connaître la suite de l’histoire de Romero, c’est d’à son tour se confier.

EB : Leur point commun, c’est la solitude absolue, le désarroi total, l’absence de famille. Ils sont seuls, démunis et donc vont pouvoir s’écrire. Sans doute Romero, s’il avait reçu la lettre de Kauffmann cinq ans avant, alors que sa femme était toujours vivante, l’aurait-il mise à la poubelle sans répondre.

En vous écoutant, on finit par complètement oublier que ce sont des personnages ! Il faut dire que toute réalité est frappée de suspicion, tout devient irréel, à moins que ce ne soit toute fiction qui soit potentiellement réelle… ce qui est une thématique bolañienne par excellence, et que vous avez formidablement tenue tout au long du roman…

EB : On a beaucoup joué sur les impostures littéraires, sur les écrivains qu’on ne connaît pas, qui ne se montrent pas ; à partir de là, tout est possible ! On s’est fondé d’ailleurs la plupart du temps sur des faits réels, notamment en termes de date ou de géographie.

On voit bien en tout cas ton intérêt pour la littérature sud-américaine… mais aussi ta connaissance géographique du continent ?

EB : Pas du tout !

On a vraiment l’impression que tu es allé à Ciudad Juárez…

EB : Jamais ! Je n’ai jamais mis les pieds au Mexique, contrairement à Gilles. Mais on a interrompu l’écriture pendant près d’un mois, au cours duquel j’ai énormément lu,  des articles, des livres d’investigations romanesques comme Des os dans le désert de Sergio González Rodríguez, des polars comme La Frontière de Bard et même SAS à Ciudad Juarez, etc. Et surtout, j’ai passé beaucoup de temps sur Google view !

On y croit vraiment…

EB : En tout cas cette violence-là est réelle. Je crois qu’après Mogadiscio, Ciudad Juárez est la ville du monde la plus dangereuse.En revanche, en dehors des personnages qui ont vraiment existé (et Chaparro en fait partie, c’est vraiment un journaliste local), j’ai emprunté tous les autres personnages, même les plus secondaires, à des fictions, qu’il s’agisse de romans, de films, ou même de morceaux de musique. Rocamadour Oliveira vient de Marelle de Cortazar, Brausen est un personnage d’Onetti, Eden est issu d’Amours chiennes, le film d’Iñarritu, Charlotte vient d’un triptyque d’Iron Maiden…

En fait, tu es comme Bolaño… tu n’as aucune imagination !

EB : Aucune ! Il le dit d’ailleurs, il n’y a pas besoin d’imagination pour écrire un livre.

Est-ce qu’il vous est arrivé de vous mettre l’un l’autre dans l’embarras ?

GM : Une fois Eric m’a mis dans l’embarras, en suggérant quelque chose qui était proche de ce vers quoi je voulais aller mais qui arrivait beaucoup trop tôt dans le récit. Je lui ai dit en off de ne plus l’évoquer. Une autre fois je me suis mis dans l’embarras tout seul, pour une question technique à propos du dossier médical, car je ne pensais pas que les délais étaient aussi longs pour l’obtenir, du coup ça ne collait plus, il a fallu que j’apporte de nouveaux éléments.

EB : Mais sinon, pas de réelle difficulté.

Ce qui paraît étonnant, vu la complexité du dispositif ! Avec le recul, et au-delà de l’expérience littéraire, quel est pour vous le thème, le sens principal porté par ce livre ?

GM : Il y a beaucoup de thèmes…Pour moi la question essentielle est celle de la mémoire et la manière dont elle peut gérer certains traumatismes. C’est d’ailleurs un thème sur lequel je continue de travailler.

EB : Je crois que c’est le thème principal. Car si le thème du mal m’obsède, ce n’est pas un roman sur le mal. C’est avant tout, je crois, un roman sur l’identité.

Et la rédemption ?

EB : Oui, aussi.

GM : Et sur l’amitié. On n’en avait pas du tout conscience au départ, mais c’est un thème essentiel. Car ce sont deux hommes qui se sauvent l’un l’autre, qui parviennent à se reconstruire grâce à l’autre. Ils savent que si l’un n’avance pas, l’autre sera bloqué également. Et c’est aussi un livre sur le mensonge : tous les deux ont vécu, se sont construits, consciemment ou non, dans le mensonge. Romero a vécu à travers le mensonge de Bolaño, et Kauffmann a toujours vécu dans le mensonge (mais pour le savoir, il faut avancer dans l’histoire !).

EB : Il y a une quête de vérité, oui.

Quels ont été les retours des lecteurs qui ne connaissaient pas Bolaño ?

EB : C’est vrai qu’on peut se poser la question de savoir s’il faut avoir lu Bolaño pour lire notre roman. Mais ce n’est pas nécessaire du tout, d’ailleurs nos éditeurs n’avaient jamais lu Bolaño.

GM : Et moi le premier, je l’ai écrit sans connaître Bolaño !

EB : Ce qui est bien c’est que les gens se précipitent ensuite pour le lire…

GM : … puis ils relisent le roman !Ce sont deux lectures très différentes. Le lecteur non averti ne cherche pas à tout décoder, il a une lecture plus simple.

Parlez-moi un peu de votre parcours d’écrivain…

GM : Auparavant, j’avais écrit un recueil de lettres de motivation chez Antidata et deux polars épistolaires chez Zinc Editions; sans m’en rendre compte, je me suis spécialisé dans la littérature épistolaire ! J’ai écrit des livres-objets, par exemple je viens de sortir une nouvelle publiée sur des sous-bocks, qui traite d’ailleurs de la mémoire. Enfin, j’ai publié un certain nombre de nouvelles dans des recueils thématiques.

EB : De mon côté, je suis critique au Matricule des anges, et j’ai aussi publié un essai, Atopia, petit observatoire de littérature décalée au Vampire actif. C’est comme ça qu’on s’est connus d’ailleurs.

GM : En fait non, c’est parce qu’on avait interviewé le même écrivain argentin, Leonardo Oyola, et que l’interview avait été traduite par la même traductrice (Judith Vernant). Et puis j’ai lu son livre, qui m’a plu. Et on s’est trouvé des goûts littéraires communs.

EB : Et puis je t’ai trouvé sympa. Malgré tout.

Est-ce que vous auriez envie de renouveler l’expérience ? Quels sont vos projets d’écriture ?

EB : Je ne sais pas. Je n’ai pas recommencé à écrire pour le moment.

GM : Moi j’ai des choses en cours, j’aimerais bien renouveler l’expérience de l’écriture à deux, mais sous une forme différente.

EB : J’avoue que l’écriture à quatre mains, j’ai du mal à y croire…

Tu le dis d’ailleurs sous la plume de Romero : « je tiens pour impossible la réussite d’un livre ainsi écrit par deux personnes »…

GM : Certains y parviennent, mais ça m’attire moins. Il faut que chacun garde son identité et donne ce qu’il a envie de donner.

EB : C’est pour cela que je parle d’écriture à deux fois deux mains. On était totalement indépendants. Je trouve vraiment intéressante la juxtaposition de deux écritures différentes dans un même texte.

Mélange de registres et de strates, qui est tout à fait sud-américain ! D’ailleurs le livre est une réflexion sur l’écriture, et l’impossibilité de l’écriture.

EB : Pour moi, jusqu’à présent, c’était impossible ! J’en avais très envie mais je ne m’en sentais pas capable.

Romero dit aussi que toute littérature s’abreuve à la source du mal…

EB : J’en suis convaincu. C’est peut-être la seule question. Toute littérature parle de cela, depuis la Bible ou la mythologie, grecque notamment. Il est difficile d’évacuer la question du mal. C’est le grand problème humain. L’histoire, finalement, c’est aussi l’histoire du mal. Et puis j’ai l’impression que, dès que l’on gratte un peu sous le vernis de la culture, c’est le mal que l’on trouve. La culture permet d’oublier notre nature fondamentalement mauvaise. Mais cela reste très fragile puisque par une certaine perversion de la raison, la culture peut se mettre au service de la barbarie. L’homme prend plaisir à humilier les autres. On a une nature un peu perverse, un peu malsaine.

GM : Surtout toi.

EB : Naturellement.

D’où ton besoin d’écrire sur Ciudad Juárez, mais aussi sur la torture pendant les dictatures latino-américaines ?

EB : Oui. Le point commun, c’est l’idée que quand le contexte s’y prête, les hommes se lâchent. Que ce soit à Ciudad Juárez, sous les dictatures latinos ou même sous l’Allemagne nazie. Si les hommes ne sont pas mauvais, c’est par lâcheté. Quand la loi n’est pas là pour leur faire peur, les hommes se laissent aller au pire. J’ai une vision un peu noire de l’homme…

GM : Je suis assez d’accord avec Eric. Quand les circonstances s’y prêtent, c’est rarement le meilleur de l’homme qui ressort. La preuve, c’est le mythe du héros : la bonne action est forcément une action héroïque, ce qui prouve que par définition le bon côté, quand il s’exprime, devient quelque chose de remarquable, de non naturel.

EB : Kant dit, je crois, que faire le bien n’est jamais dans notre intérêt. Je m’étonne beaucoup plus du bien que du mal. Je m’étonne plus du fait qu’un homme ait pu peindre le plafond de la chapelle Sixtine que du fait qu’un autre découpe son semblable en morceaux. Toute l’histoire est un effort contre les pulsions, mais un effort qui échoue. Dès que la loi est défaillante, c’est la barbarie qui gagne. L’histoire du monde est la meilleure réfutation de l’optimisme. Il faut faire taire sa propre barbarie. D’où la nécessité de la culture, de l’éducation, et surtout de la loi. De la crainte.

Du coup, la culture telle que Romero se l’approprie grâce à sa mère et aux mythes qui le fascinent enfant, c’est une manière pour lui de se maintenir du côté du bien malgré les atrocités qu’il rencontre ?

EB : Oui. La mythologie grecque, c’est vraiment cela. Les mythes concernent toujours la barbarie et le héros qui s’élève au-dessus et la combat. Tout en restant sur la faille !

Qui a introduit l’image du Minotaure, « métaphore des blessures » des personnages ?

EB : Je crois que c’est moi… C’est une image récurrente chez moi.

Ça doit correspondre à quelque chose aujourd’hui, il y a eu deux premiers romans sur ce thème

EB : Lionel-Edouard Martin le dit bien dans un bel article qu’il nous a consacré : les mythes sont éternels, ils disent quelque chose de l’homme qui n’est pas fixé historiquement, qui est inépuisable. C’est d’une telle richesse. Ils ne se limitent pas à un sens, on n’en finit pas de les interpréter.

Concernant les références littéraires, on a aussi Cendrars chez Kauffmann…

GM : Je ne voulais pas jouer le même jeu qu’Eric, je tenais à ce que mes références ne se transforment pas en personnages mais soient les références de mon personnage. Il y en a assez peu d’ailleurs, et elles sont poétiques : Cendrars, Verlaine, Chavela Vargas… Je ne voulais pas en mettre trop, car Eric en introduisait déjà beaucoup.

Et pourquoi Cendrars ?

GM : J’adore la Prose du Transsibérien, je venais de terminer un manuscrit où ce texte était très présent et j’avais envie d’en parler encore et de l’intégrer à notre projet. C’est un texte très visuel, extrêmement riche.

EB : C’est vrai que notre livre est aussi un hommage à la littérature, aux grands auteurs. Il y a beaucoup de citations cachées et, inversement, de fausses citations…

Pourquoi choisir le thème de l’insouciance dans le poème de Cendrars ? Est-ce un contrepoint nécessaire à cette présence étouffante du mal ?

GM : Cette phrase m’a plu en ce qu’elle me permettait de faire écho à la vie de Kauffmann, qui se fabrique une fausse insouciance à coups de pilules et d’alcools.

EB : Je la vois de manière très pessimiste, moi, cette phrase, comme la perte de l’insouciance de la jeunesse.

GM : Mais on peut aussi y voir une espérance, le fait que ce soit possible ! C’est la double interprétation possible qui rend cette phrase intéressante.

Les romans de Bolaño que Romero préfère sont La Piste de glace et Conseils d’un disciple… Est-ce que ce sont aussi tes préférés ?

EB : Non, je ne dirais pas ça ! Mais ce sont les plus faciles à lire selon moi, et comme Romero n’est pas non plus un grand lecteur, cela me semblait logique.

Par quel livre as-tu découvert Bolaño ? Et que conseillerais-tu à quelqu’un qui voudrait le découvrir ?

EB : J’ai commencé par Étoile distante, et c’est toujours celui que je conseille pour démarrer.

Et toi, Gilles, quand vas-tu t’y mettre et par quoi vas-tu commencer ?

GM : Ce mois-ci ! Et par la poésie, je pense. Je viens de commander Les Chiens romantiques.

Et le titre ? Pour moi il s’éclaire vraiment à la fin, Bolaño devenant en quelque sorte une fiction… comment vous est-il venu ?

GM : Ce sont les éditeurs qui l’ont trouvé. Au départ le roman s’appelait Les Minotaures, ce qui ne leur avait pas plu du tout !

EB : On a beaucoup aimé ce titre, qui porte une pluralité de sens intéressante.

GM : L’inconvénient c’est que les lecteurs pensent, à tort, qu’il faut avoir lu Bolaño… L’avantage, c’est que ça attire l’attention et aiguise la curiosité des fans de Bolaño !

Ce qui est bien, c’est qu’on est un certain nombre… et que votre livre devrait permettre de les multiplier ! Merci à vous.

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Éric Bonnargent et Gilles Marchand seront mes invités à la Maison de la poésie le mardi 9 juin à 19 h 30. Entrée libre dans la limite des places disponibles.

Éric Bonnargent et Gilles Marchand, Le Roman de Bolaño, éditions du Sonneur, 2015

Ouvrage publié sous la direction de Marc Villemain
17 € •
Format : 122 x 192 mm • 320 pages • ISBN : 978-2-916136-79-0

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