Emmanuelle Favier
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Billet de blog 13 sept. 2022

Emmanuelle Favier
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Biennale d’art contemporain de Lyon : Sylvie Selig, de terrifiantes merveilles

Focus sur la plasticienne Sylvie Selig, une des figures les plus singulières de la Biennale d'art contemporain de Lyon qui s'ouvre ce mercredi 14 septembre.

Emmanuelle Favier
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Il est des reconnaissances qui, d’être à contretemps, prennent tout leur sens, et simultanément acquièrent une valeur supérieure à celle que de trop précoces adoubements, voués à l’éphémère, permettent d’obtenir.

Broderie © Sylvie Selig

C’est à quatre-vingts ans que l’artiste Sylvie Selig est révélée au public, après une existence tout entière dédiée à un art qu’elle négligeait de promouvoir ; soit qu’elle ne fût pas douée pour les petits compromis que cela exige, soit qu’elle n’eût tout simplement pas le temps de s’y livrer, sans cesse une idée poussant l’autre, sans cesse un désir nourrissant un autre désir, une pulsion engendrant un projet neuf dans lequel il lui fallait se jeter sans attendre.

Délaissant une carrière pourtant à succès comme illustratrice jeunesse, Selig s’est rapidement consacrée à la peinture, puis au dessin et à la sculpture. Depuis quarante-cinq ans, elle remonte le courant de l’art contemporain ; sans le dédaigner, sensible à ses évolutions et aux influences ponctuelles qu’il peut exercer sur son propre travail, mais affirmant l’idée d’« anti-école » et poursuivant obstinément une quête singulière qui la fait cheminer dans l’autre sens, vers l’amont peut-être, à rebours en tout cas de l’approche conceptuelle dominant une grande part du marché de l’art actuel.

L’univers qu’elle façonne patiemment dans son atelier est autant marqué par le merveilleux (Lewis Caroll, le Shakespeare du Songe d’une nuit d’été…) que par la cruauté. Il y a de la psychanalyse des contes de fées, dans cette quête qui mêle obsessions sensuelles et morbides, sublimées en personnages grotesques, lapins anthropomorphes et priapiques, créatures fantastiques surgies de forêts de cauchemar.

Lorsque l’on rencontre Sylvie Selig – au zinc d’un café de Pigalle, par exemple –, on est saisi par un sourire qui ravit au sens premier du terme, une lumière qui embarque et étincelle dans ses deux yeux pâles, où se lit déjà l’appel de mondes incertains. Le voyage commence instantanément. Il se poursuit dans l’antichambre de ses mondes intérieurs qu’est son atelier (il peut être visité ici sous l’égide de Yoyo Maeght).

Dans cette vaste pièce donnant sur le boulevard – côté nord, bien sûr –, à la fois surchargée et parfaitement lisible, l’œil est sans cesse happé mais jamais ne s’épuise, tant l’intelligence des sens commande l’ensemble. Les grandes baies vitrées éclairent et justifient chacun des innombrables objets, et des dizaines de lampes bravent de leur chaleur tamisée le jour gris. Malgré soi, on compte les luminaires, tandis que retentit le sifflement rassurant de la bouilloire. Il y en a bien une centaine.

Broderie © Sylvie Selig

Cent six, précise fièrement la peintre en revenant au salon, chargée d’un plateau sur lequel sont disposées une théière et deux tasses en barbotine évoquant des nénuphars, qu’elle dépose sur une table basse encombrée de livres.

Lorsque l’on est accueilli dans ce lieu exceptionnel, que l’on y boit un thé au pamplemousse dans l’odeur de térébenthine, que l’on s’enfonce langoureusement dans le canapé défoncé ou bien que l’on feuillette l’un des nombreux livres qui s’empilent sur la table basse et que Sylvie dévore lorsqu’elle n’est pas en train de créer – ce qui n’est pas peu dire, tant elle est productive ; surtout, bien sûr, lorsque Sylvie commence à déployer ses dernières œuvres, qu’elle soumet avec l’enthousiasme de l’enfant et l’appréhension de l’artiste, alors on se sent instantanément privilégié, enrichi de l’accès à un monde à part.

L'atelier de Sylvie Selig. DR

La première fois que j’ai pénétré dans cette caverne magique, Sylvie était au milieu de la réalisation de son grand œuvre, une toile impressionnante de deux mètres vingt sur… cent quarante ! Fixée sur un système d’enrouleur, la toile défile et déroule une histoire en continu, à la manière des rouleaux japonais. À chaque mètre peint, il faut attendre que la peinture sèche, puis se lancer dans une série compliquée de manipulations pour enrouler la partie peinte et accéder à la suite de la toile vierge. Délicat exercice, qui requiert l’aide de plusieurs assistants dont j’ai eu le privilège de faire partie à plusieurs reprises, voyant naître sous mes yeux l’histoire extraordinaire de la Rivière sans retour.

L'atelier de Sylvie Selig. DR

L’histoire de la peinture contemporaine y est narrée – en anglais, Selig ayant grandi en Australie fait passer sa poésie par le filtre de la langue de Shakespeare – tout au long de cette fresque merveilleuse et terrifiante, à travers les tribulations d’une jeune fille et d’une bande de lapins carrolliens rien moins qu’attendrissants.

L’œuvre achevée, l’on a à peine cligné des yeux que Sylvie s’est lancée dans un autre projet fabuleux, celui d’une forêt de panneaux brodés de fil rouge, façon toile de Jouy délirante. Là encore, les lapins incarnent angoisses et névroses, bataillent sans répit entre Éros et Thanatos.

Peu après a commencé à naître sa « weird family », une tribu de mannequins hétéroclites composés de morceaux de poupée et de matières organiques, feuilles, branches, plumes, coquillages, voire animaux empaillés entiers. Ces personnages semblent en attente de reprendre vie ce que, à n’en pas douter, ils font dès la nuit venue et les paupières des humains refermées.

The weird family. © Sylvie Selig

Tout cela était, peu ou prou, resté confidentiel, bruissant et sourdant en attendant son heure. Jusqu’à ce que, par la magie des réseaux sociaux à laquelle, sur l’insistance de quelques proches, elle a fini par céder, ce monde à part s’ouvre brusquement aux yeux de tous. En quelques mois, Selig est repérée.

Elle monte une première exposition à Bologne à l’été 2021, avant d’exposer ses fables cruelles durant l’automne à la librairie Métamorphoses, rue Jacob à Paris. En cette rentrée, c’est la 16e Biennale d’art contemporain de Lyon – placée cette année sous le thème de la fragilité – qui met à l’honneur son œuvre dans une grande salle des usines Fagor.

Les membres de sa famille bizarre accueillent le public depuis une estrade, derrière laquelle sont exposés les cinquante mètres (toujours sur deux mètres vingt) de Stateless, autre fresque monumentale, qui traite de la question des migrants à travers la poésie si particulière de Selig.

"Stateless" (extrait). © Sylvie Selig

Dans la même salle, on peut également voir seize de ses splendides broderies. D’autres œuvres sont exposées dans la ville, notamment au Musée d’art contemporain de Lyon ; enfin, des gravures réalisées spécialement dans le cadre de la Biennale par Sylvie Selig sont exposées à la galerie URDLA de Villeurbanne.

Sam Bardaouil et Till Fellrath dans les usines Fagor. © Blandine Soulage

On ne peut que saluer l’audace et le goût de la découverte des commissaires d’exposition Sam Bardaouil et Till Fellrath, qui ont su dénicher un talent original et jusque-là discret, et n’ont pas hésité à en faire l’une des figures majeures de leur édition.

Biennale d’art contemporain de Lyon

Manifesto of Fragility

Du 14 septembre au 31 décembre

Usines Fagor

65, rue Challemel-Lacour

69007 Lyon

Du mardi au vendredi de 11 h à 18 h


Samedi et dimanche de 11 h à 19 h


Nocturnes jusqu’à 22 h les vendredis 30 septembre, 14 octobre, 18 novembre et 2 décembre

Fermeture hebdomadaire le lundi


Fermetures exceptionnelles à 17 h les 24 et 31 décembre

Sylvie Selig. © Stéphane Briolant

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