Emmanuelle Favier
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Billet de blog 17 juil. 2016

Carnets du festival (1/3): Quignard ou la mort à tire-d’aile

Trois jours, trois billets. Pour commencer, un compte-rendu de spectacle. Avec "La rive dans le noir – Une performance de ténèbres", la comédienne Marie Vialle et l’écrivain Pascal Quignard offrent un poème scénique qui s’annonce comme étant sur la mort et dans le noir, et se révèle être sur la vie et dans la lumière.

Emmanuelle Favier
Autrice, pigiste culture
Journaliste à Mediapart

Ma courte incursion au festival d’Avignon ne m’aura permis de vivre qu’un seul véritable moment de beauté : avec La rive dans le noir – Une performance de ténèbres, Marie Vialle et Pascal Quignard offrent un poème scénique qui s’annonce comme étant sur la mort et dans le noir, et se révèle être sur la vie et dans la lumière.

Marie Vialle

Lumière blanche et flamme de vie dans la performance de Marie Vialle, qui se livre à un récital sauvage, fait de chants d’oiseaux (pas uniquement d’ailleurs, on reconnaît au moins un loup). Les sons agitent son corps mince, qu’habille un kimono aux transparences spectrales. Quignard de son côté est une silhouette sombre, humble. Ses mots viennent d’une voix profonde, douce et juste ce qu’il faut vacillante. Les notes coulent de sa main souple sur le piano qui convoque Couperin et Messiaen, premières ombres à apparaître dans cette traversée du Styx. Car l’évocation impressionniste en quoi consiste ce spectacle se présente (dans le programme du moins) comme un hommage à Carlotta Ikeda, figure du butô aujourd’hui décédée avec laquelle Pascal Quignard a déjà fait l’expérience du plateau. Mais sur scène, rien d’évident n’apparaît de cet hommage à qui l’ignore : dès lors il est possible au spectateur de se laisser aller à penser que ces images et ces sons lui parlent de lui-même. De sa propre mort ; de ses propres rêves (la nature onirique du spectacle tenant à son évanescence autant qu’à ce qu’il a de brut, d’apparemment aléatoire) ; surtout, de sa propre animalité qui révèle, en miroir, son humanité ; enfin, de son enfance – laquelle, du conte à l’évocation douloureuse en passant par le jeu, infuse tout le spectacle.

Vialle et Quignard travaillent ensemble depuis 2003. Plus d’une décennie de compagnonnage, où la comédienne s’est d’abord faite pythie par qui transitent les mots du poète, avant  de l’accueillir aujourd’hui dans son propre biotope : Quignard, après son expérience avec Ikeda, en redemandait, ayant « pris goût à l’angoisse »[1] du plateau. Les deux êtres sur scène sont les deux « officiants » dont parle Quignard dans un entretien datant de leur première collaboration : « Il y a celui qui s'en va dans la transe et celui qui reste et qui permet à l'âme qui a voyagé de revenir. On l'appelle l'acolyte ou parfois le linguiste, ou le porte-bâton. Il y en a un qui voyage et l'autre qui parle. Pas du tout comme le mime et l'acteur. Il y a vraiment celui qui reste sur terre et qui rapatrie. »

Marie Vialle se fait alors chamane, en qui les mots cette fois se déposent pour se recomposer en une matière plus brute, celle de la forêt où bruissent les cris et les chants aviaires. Le pharynx se fait syrinx pour convoquer l’animal à plumes, et de fait il arrive : sous la forme d’un corbeau d’abord, picorant dans un trait de lumière ce que l’homme sème à son intention (des miettes ? des mots ?). Plus tard sous la forme d’une chouette pâle, dont le râle effraie depuis la coulisse. L’animal qui annonce la nuit et l’animal qui annonce la mort se succèdent dans l’espace onirique, en tranchants de miroirs, que compose le plateau[2]. La nature convoquée dans le monde de l’artifice et de l’illusion qu’est le théâtre suscite, on le sait, la plus puissante des fascinations – cette « sidération » proche de l’effroi chère à l’écrivain Quignard. Souvent, elle est au détriment de l’art, écrase le sens, sent la manipulation malsaine de la bête par l’homme, qui finit par perdre un combat qu’il a initié lui-même, trop légèrement. Rien de tel ici, où l’homme sert la beauté de la bête, à qui une juste place est faite. Parfois l’animal d’ailleurs se rebelle, refusant de faire ce à quoi on l’a dressée, provoquant le rire de l’homme (et du public).

Pour finir le corbeau traversera la salle, rasant la tête des spectateurs, pour rejoindre le plateau. En sentant le souffle de son vol au-dessus de mon crâne, j’ai vu quelque chose en face dont le frisson ne s’est pas tu. Et qui m’a rappelé pourquoi j’allais au théâtre.

Pascal Quignard

Marie Vialle et Pascal Quignard, La rive dans le noir – Une performance de ténèbres, du 8 au 14 juillet à 18 heures à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon.

Reprise au 104 à Paris du 16 au 18 janvier 2017 (toutes les dates de tournée ici).


[1] Entretien avec Pascal Quignard et Marie Vialle, programme du spectacle.

[2] Très belle scénographie de Chantal de La Coste.

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