Ella Balaert : les mots pour le taire

Après l’exploration du vertige qui étreint face à la nécessité de se choisir une place dans le monde, la romancière Ella Balaert poursuit dans « Prenez soin d’elle » sa réflexion littéraire sur la position existentielle de l’individu en interrogeant le thème de la responsabilité.

Au départ, la métaphore développée dans ce nouveau roman d’Ella Balaert tient dans cette image de dessin animé : celle qui veut que le sol se dérobe au moment où l’on s’aperçoit qu’il n’est plus là, et que l’on ne tienne finalement à la terre que par la puissance de l’illusion et du déni. À l’arrivée, l’image qui domine est celle de la distance à trouver entre soi et les autres pour occuper l’espace qui nous incombe, ni plus ni moins.

Après l’exploration, dans Placement libre, du vertige qui étreint face à la nécessité de se choisir une place dans le monde, la romancière Ella Balaert poursuit sa réflexion littéraire sur la position existentielle de l’individu. En choisissant de traiter littérairement « le seul problème philosophique vraiment sérieux » (Camus), celui du suicide – ou de sa tentation –, Prenez soin d’elle explore la question de la responsabilité de l’individu face aux autres, mais surtout face à son propre destin.

Jo, la quarantaine, a fait une tentative de suicide, laissant derrière elle un amant, un frère, un père, une meilleure amie – et une chatte. L’injonction faite à ses proches, par celle qui est à la fois le point de départ et la grande absente du livre, de « prendre soin » de l’animal est en réalité une injonction à prendre soin d’eux-mêmes.

Cette injonction gigogne commande la structure même du récit, puisque chacun des « proches » défile d’abord auprès de la chatte, puis en eux-mêmes, comme auprès d’un tribunal intérieur, pour examiner son propre rapport à la liberté. Ils représentent le monde intérieur, ceux qui sont désignés par le « vous » du « prenez », les seuls à être admis – de force – dans l’appartement où règne désormais la chatte.

Il y a Rachel, l’amie dévorée de culpabilité, d’admiration vis-à-vis de Jo et du sentiment de sa perte ; il y a Franck, l’amant, qui ne sait pas bien quelle place il tient dans la vie de Jo ni quelle place il veut lui accorder ; il y a le père, Georges, qui s’efforce de se convaincre qu’il a fait son possible ; il y a Alban, le frère qui, pareil à un taureau blessé, « roussi de l’intérieur », renvoie au frère mort dans l’enfance. Tous sont sommés d’examiner s’ils ont ou non pris leur destin en main, tous sont dès lors confrontés à la négligence commode et commune, à la paresse avec laquelle on peut mener son existence pour s’apercevoir, parvenu à son terme, que l’on n’a rien su décider de son propre destin. Le choc que représente l’irruption de la mort possible fonctionne pour chacun des personnages comme un déclic.

Par ricochet, le monde extérieur est également affecté. Il s’incarne dans le voisin, M. Rizeau – seuls les êtres extérieurs ont un patronyme, pour marquer la distance, et Rizeau ne deviendra Robert qu’en pénétrant la sphère privée. Symbole de l’indifférence et de l’égoïsme inhérents à l’altérité, il ne supporte pas le moindre bruit, râle à tout propos mais pour rien au monde ne renoncerait avant l’heure à cette existence à petits pas. Son incompréhension face au geste de Jo aboutit également à la remise en question de ses (non-)choix et à la conscience de sa propre inconséquence.

À la frontière des deux mondes, passeuse stygienne en charentaises, il y a le personnage de la gardienne. Mme Loiselier – parfois appelée Monique, sa distance aux autres est rendue élastique par son ardeur à trouver la bonne – est profondément attachante, entre sa peur de l’uniforme, son asthme et ses bonnes intentions. Témoin silencieux, instance omnisciente presque, voix de l’auteure autant que relais du lecteur, elle possède les clés de l’appartement et, en bonne gardienne d’immeuble, les secrets de chacun, qu’elle s’efforce de taire ou de révéler à bon escient.

Et au centre du récit bien sûr, Madame Kosta, la chatte. Là encore l’onomastique est révélatrice du positionnement de chacun, qui se définit par rapport à Jo en fonction du zèle avec lequel il respecte ou non l’appellation anthropomorphe donnée à la chatte. Madame Kosta, dont il faut prendre soin à défaut de l’avoir fait de sa maîtresse (« C’est bien l’animal de sa fille » dit le père), couve d’un œil lucide toutes ces vies qui sous ce regard, comme la cour de l’immeuble, « para[issen]t encore plus vide ». De dame elle devient progressivement monstre au fil du récit, de Madame Kosta elle devient Chapalu, monstre médiéval des légendes arthuriennes. Le chat incarne le toxique qui sature les relations entre les êtres, se gonfle de tous les manquements, toutes les petites indifférences des autres, du mal qui a fait que Jo a voulu en finir. Dès lors leurs destins sont liés et symétriques.

Le récit se déroule sur trois semaines. Une semaine de monologues silencieux des proches, puis une semaine de dialogues, comme si les parois du bocal où l’on maintient la vie commençaient de se fissurer, avant la semaine qui réunit tout le monde, pour le meilleur et pour le pire. Des monologues et des dialogues où s’égrènent des références musicales, comme si la musique palliait les insuffisances des mots. Et notamment, l’incapacité à utiliser le mot, celui qui terrifie tout le monde et qui réveille en chacun l’expérience qu’il a fait de la mort dans le passé, seul outil pour faire face à l’innommable. Quand le mot interdit est enfin prononcé (par le fils), tout craque, notamment chez le père qui n’a d’autre issue que de frapper, avec des mots, ouvrant ainsi le silence.

Car les silences empêchent de vivre, au moins autant que les mots quand ils sont mal ajustés. Le soin que les personnages sont requis de prendre de la chatte passe ainsi par l’exploration du pouvoir multiple des mots, dont les variantes sont déclinées tout au long du récit : les mots qu’on laisse en cage, ceux qui « mentent par omission », ceux que Mme Loiselier n’écoute jamais de près, ceux qu’on ne dit pas parce qu’ils sont trop importants et qu’ils font peur car ils risqueraient d’étrangler le quotidien, de briser les parois du bocal parce que « les émotions, ça se rentre ».

Les mots qui protègent aussi, ceux de la convention et des politesses. Les mots qui tissent la vie pour en faire une trame plus ou moins solide. Les mots qui restent coincés dans la gorge de celle qui, dans le coma, pourrait seule donner l’explication de l’inexplicable, la raison de l’incompréhensible. Ses mots seraient surtout la preuve qu’elle reste en vie et donne à chacun une seconde chance de devenir lui-même.

Enfin, les mots qui jugent, ceux qui signent la culpabilité ou l’innocence, car c’est en réalité un livre sur la faute, ou plutôt – car comme madame Loiselier il nous faut répudier le mot « faute », machette manichéenne qui sépare trop facilement le bien du mal – sur la responsabilité que l’on a de soi-même ou des autres : celle de se prendre en main. Cette responsabilité qui se dissout d’abord dans le groupe, avant que chacun n’y soit ramené pour lui-même par ce qu’il aura lu de mystère dans l’œil rond de la chatte.

 

9782721006806-1-75
Ella Balaert

Prenez soin d’elle

Éditions des femmes – Antoinette Fouque, janvier 2018

13 €

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