Emmanuelle Favier
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Billet de blog 23 mai 2016

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Chiara Merlo, grâce à la lumière

Chiara Merlo publie « Coup de grâce », le premier recueil de la toute nouvelle collection poésie de chez Léo Scheer, « 666 ». Une incursion dans la lumière. (Signature le samedi 28 mai à la librairie du Cinéma du Panthéon, Paris Ve.)

Emmanuelle Favier
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Chiara Merlo n’écrit que l’été. Par nécessité rythmique, mais aussi optique. Il lui faut le temps long de l’été, les journées qui s’étirent et la laissent pénétrer lentement dans les profondeurs de l’intime pour y récolter la précieuse cargaison de lumière dont elle fera son encre. Elle a besoin aussi du grand jour, de l’éclatante nudité du réel pour sa chirurgie poétique, afin de ciseler sans faille les mots, d’opérer ses tremblements et ses visions.

Chiara Merlo © Éric Said

Née à Milan, Chiara Merlo enseigne l’italien à Paris, où elle a mené des études en littérature française. Coup de grâce est son premier livre. Léo Scheer nous l’offre en version bilingue, on navigue donc entre la langue d’origine et sa version française.

« Origine », « Infrangibile (Infrangible) » et « Colpo di grazia (Coup de grâce) » sont les trois « chapitres » qui composent Coup de grâce. Chapitres qui sont aussi des poèmes, puisque la mise en page laisse planer le trouble et c’est une heureuse, une profonde expérience de lecture que de pouvoir cueillir ainsi une grappe de mots comme de suivre le fleuve du poème en entier, à voix haute, en français ou en italien.

« Origine » est placé sous l’égide d’Adam et Ève ; les premiers pas, l’amour balbutiant et la transgression, bien sûr. Mais c’est surtout une évocation de ce qui éclot à partir de rien, de ce qui émerge d’une absence de nom (« tu n’avais pas de nom/rien dans quoi oublier »). Le temps n’est pas figé, on passe du présent au futur au peut-être, comme si l’origine du monde devait sans cesse être recommencée, éternel retour de l’interrogation primitive. L’auteur ne se met ni à la place d’Ève ni à celle d’Adam, les personnes sont mêlées et, comme les temps, empruntées tour à tour sans apparence de décision, si ce n’est le recours fréquent à l’injonction (« entends », « transgressons »). Déjà le trouble, déjà les frontières indéfinies et la porosité, dès le commencement.

« entends

déflagration muette

cette poignée d’obscurité

qui laiteuse scinde les reins

des rocs d’infini derrière

se frottant et mugissant

en lente avalanche

inaudible est le fracas

d’un adieu »

Dans « Infrangible » la lumière est partout. Elle est lueur (« bagliore ») ou éperon de lumière (« sperone di luce »), elle éclaire ou aveugle, elle jaillit en « résidus obliques », en flammes ou en éclairs. Le « je » qui apparaît plus nettement, plus incarné dans ce poème, se « balafre de lumière ». L’amour lui aussi s’incarne, un regard commence de se porter sur un(e) autre, sous le signe de la lumière une adresse naît à « toi qui a appris/l’art d’oublier /dans l’éblouissement ». La confiance est encore présente, car « fidèle est le réveil de la lumière/dans l’extrême exhaler du soir/ponctuel son mamelon/resplendit et pulvérise/la frontière ».

La question de la frontière, ici pulvérisée, est indissociable du rapport à la lumière. Frontière des langues, d’abord, où Chiara se situe en funambule comblée. Car l’événement qui déclenche le poème est l’immersion dans sa propre langue, « pour atteindre et franchir la limite entre deux géographies subjectives, leur point d’intersection »[1] avec un effet de réfraction qui rejoint le thème de la lumière. « Par un phénomène d’alchimie verbale et optique, l’événement quotidien, minuscule, subit un effet de diffraction du poids existentiel, dès lors pulvérisé par le spectre de la lumière dans la langue et par elle subjectivement irradié. »[2] Plus largement, et en rempruntant quelques instants le chemin biographique, on voit que la pratique de l’écriture poétique est intimement liée chez Chiara Merlo à son goût pour le franchissement des frontières. Passer les Alpes fut une manière d’explorer l’espace entre la culture, au sens ancien du terme, et la vie actualisée. De même, la frontière poétique étant la limite suprême entre deux géographies intérieures, être à la frontière d’une langue est pour elle l’expérience ultime de la parole.

« Coup de grâce », poème (ou chapitre) éponyme, est sans doute le plus sombre ; l’érotisme y a, sans équivoque, partie liée avec la mort. Ainsi de ce texte, qui commence là encore par une injonction :

« relève ta nuque

qu’elle se brise dans un sourd

rasant ardent éclat de blé

la terre pulse encore et secoue

les veines de qui se sauva dans son sommeil

des gravats d’herbe et de lumière

jeunes pour toujours seront

tes jambes griffées mouillées

suce âcre est le goût

du ciel qui se meurt »

La présence de la mort est bien sûr dès le titre, où l’on voit d’abord la grâce, et que le coup finit par submerger ; mais la mort tient dans une absence plus que dans une violence exprimée : « aucune épitaphe/à la mort domestique/de la splendeur/aucune trace sur la/tasse du café au petit déjeuner » Enfin, le recueil se clôt sur une résolution du rapport entre les deux thèmes : « la cendre tombée du ciel/pour répandre la grâce/et de la grâce apprendre/la condamnation »

Et pourtant la sensation qui accompagne au sortir d’une telle lecture est rien moins que délétère ; car du recueil tout entier émerge une impression de puissance, d’un érotisme presque guerrier qui ne contredit pas la grâce et que résument ces vers en forme d’aveu farouche : « Je n’ai pas d’armes entre les mains. C’est ce qui me rend féroce. » C’est finalement la force du féminin qui est ici célébrée, mais sans revendication aucune. La dédicace du livre à sa grand-mère, « une grande femme », prend alors un sens neuf, clair et franc. Lumineux.

« car je n’ai que deux robes


pour les petites et glorieuses occasions

la nuit et le jour


des robes sans pudeur »

Chiara Merlo, Coup de grâce, avec une préface de Mehdi Belhaj Kacem, éditions Léo Scheer, 2016, 17 euros

Chiara Merlo dédicacera son livre samedi 28 mai à partir de 17 heures à la librairie du Cinéma du Panthéon, 15, rue Victor-Cousin dans le Ve arrondissement de Paris, métro Cluny-la-Sorbonne ou RER Luxembourg.


[1] La Revue littéraire, 11e année, n° 59, éditions Léo Scheer, août-septembre 2015, p. 69.

[2] Idem.

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