Emmanuelle Favier
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Billet de blog 25 févr. 2014

Emmanuelle Favier
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Eric Faye en son phare japonais

Emmanuelle Favier
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Dimanche 26 août 2012

Ce soir, encore 32 °C à 22 h. Partagé quelques Kirin sur la terrasse de la villa Kujoyama, qui domine Kyoto, avec nos amis parisiens Donata et Wolf, ainsi qu’un autre résident, Éric Faye. À l’est de la ville, nous avons monté dans une chaleur moite, épaisse, l’épuisante côte en lacets souples. Comme j’ai pu rêver à ce lieu... Je n’imaginais pas m’y rendre un jour. Enfin, c’est un bâtiment assez laid, enfoncé dans les arbres, les moustiques, et les rumeurs de singes. Mais le moment fut d’exception.

Pratiquant depuis une demi-douzaine d’années, avec une certaine assiduité, l’exercice du journal, j’écrivais ces mots lors d’un voyage au Japon, expérience remarquable dont on ne se défait jamais tout à fait semble-t-il. 17 mois plus tard, sur la surface blanche du bureau de Mediapart où j’officie de temps en temps, mes yeux s’égarent et accrochent un nom, noir sur blanc posé sur blanc : Éric Faye.

Malgré Fukushima est le titre qu’il donne au journal de sa résidence à la villa Kujoyama, où je fis sa connaissance. C’est, comme lui, en dépit des préventions suscitées par l’accident nucléaire que j’avais décidé ce voyage haut en fantasmes de tous ordres, et ce titre positif, miroir inversé du Je n’ai rien vu à Kyoto de Dominique Noguez (éditions du Rocher, 1997), ajouté au souvenir agréable d’un apéritif au sommet, m’a incitée à ouvrir l’opuscule délicat, publié par les éditions José Corti.

Délicatesse, c’est le mot qui revient avec obsession lorsque l’on chemine au Japon. Une citation de Sei Shonagon, l’œil de femme qui a saisi le mieux, le plus tôt et le plus fémininement ces multiples délicatesses, nous accueille et fait glisser la porte coulissante qui donne sur le journal. Éric Faye aussitôt nous plonge dans les odeurs du Japon, et nous invite à revivre par le corps ses propres échappées. De loin, on y est pourtant, par la narine au moins, en un mouvement immédiat de bilocation.

La forme du journal, qu’il expérimente pour la première fois bien qu’étant l’auteur de nombreux récits de voyage, se prête ici remarquablement à l’invitation qu’il adresse au lecteur à suivre ses pas. L’exploration, la découverte sont linéaires et accumulatives, et l’on ne peut accompagner le voyageur qu’en suivant par le menu ses hésitations, ses gaffes, ses mésinterprétations. La qualité de ressassement, selon les propres mots de Faye, que permet le journal correspond à une sorte d’idéal d’écriture, puisque l’absence de composition permet une liberté totale de sujets, d’impressions, de ressentis. Partant, le matériau devient inépuisable, l’écriture potentiellement infinie. C’est cette qualité qu’il avait appréhendée dans la nouvelle « Je suis le gardien du phare », éponyme du recueil (Corti, 1997). Une qualité de l’infini ressassement qui fonctionne sur un mode circulaire, comme le mouvement de la mer qui « n’écrit pas de gauche à droite mais en cercle, dans le sens contraire des aiguilles d’une boussole, autour du phare ».

Cette forme lui a donc permis d’atteindre à une véritable jubilation d’écriture. En outre, la précision nécessaire dans l’observation, la « contrainte heureuse » de régularité que suppose le journal ont contribué à donner à l’expérience vécue davantage de profondeur, et peut-être de sens. Consigner le réel par écrit, en rendre compte, permet de le transfigurer et de lui donner de la matière. Une façon de sublimer l’instant et de le vivre pleinement. Car écrire un journal de voyage, c’est dire l’étranger, dire l’autre, mais c’est surtout capter les signes. Éric Faye est « attentif au creux anodin du réel » (Frédérique Roussel), comme les frères Rolin ou Bouvier qu’il aime citer. L’écriture au départ est brute, et c’est un véritable exercice que d’apprendre à écrire en voyage. À un moment donné, de cette succession d’impressions quelque chose se détache que l’auteur parvient à saisir comme un fruit étrange, délicatement là encore, et avec discernement.

Bien sûr, on traverse les thèmes classiques du récit de voyage : le décalage ressenti par le voyageur, l’« autoesclavage » qu’il s’impose : « Pourquoi m’étais-je enchaîné à mon propre avenir ? (…) j’ai quitté Kinosaki-onsen à regret, avec le sentiment de commettre une lourde erreur et l’envie de tirer sur ma longe pour rester dans le présent » (p. 32). Parfois même une forme de découragement, auquel s’ajoute sans doute le contexte spécifique dans lequel Faye s’inscrit : l’artiste en résidence est constamment confronté à la question de sa légitimité, bien plus que le touriste. Il est accueilli, de manière privilégiée, subventionné pour sublimer la matière du voyage en une œuvre. Pression constante, Damoclès intérieur qui souvent fait risquer la paralysie de l’inspiration. On le sent dès sa première semaine lorsqu'il évoque le code d’entrée à la villa, qui correspond à la date d’arrivée des occupants, et partant leur est une sorte de semonce perpétuelle, de rappel à l'ordre systématique : as-tu bien rempli ton contrat ? Exécuté ton quota de créativité ?

Mais la réalité de l’expérience est bien là, on la sent et on la partage : le bonheur et la liberté, l’ouverture que lui a permis ce séjour, avec la pratique du journal comme adjuvant idéal.

Et à qui parcourt son œuvre abondante et multiple un peu trop rapidement, méfiance… la question de la fuite et de la disparition étant un thème fréquent de ses nouvelles, la tentation serait grande d’imaginer qu’ici Faye trahit le besoin qu’il éprouve de livrer pas à pas ses impressions en voyage pour éviter qu’il ne se perde lui-même, égrenant dans sa course des proses… reste qu’ainsi, il nous sera toujours possible de le retrouver. Et avec le plus grand plaisir.

***

Malgré Fukushima – Journal japonais, éditions José Corti, 2014. 19 €

Éric Faye sera l’invité des Mardis du MOTif le mardi 4 mars à 19 h 30. Soirée animée par Emmanuelle Favier, avec rencontre, lectures et mise en perspective avec les participants d’un atelier d’écriture consacré à plusieurs de ses livres.

Le MOTif – 6, villa Marcel-Lods – Passage de l’Atlas – 75019 Paris. Métro Belleville.

NB : Dans sa quatrième de couverture, Éric Faye prie "tous les kamis de toutes les montagnes" pour la survie de la villa Kujoyama, pourtant très menacée. Aux dernières nouvelles, elle devrait être rouverte après travaux. Faye faisait partie du dernier groupe de résidents à l'occuper.

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