Emmanuelle Favier
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Billet de blog 28 avr. 2015

Emmanuelle Favier
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Philippe Bollondi au cœur du labyrinthe

Faut-il considérer la réécriture du mythe comme un genre à part entière ? À moins que l’on ne considère que le mythe est à l’origine de toute écriture, que la structure des mythes imprègne toute tentative littéraire – et pas seulement narrative…

Emmanuelle Favier
Autrice, pigiste culture
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Faut-il considérer la réécriture du mythe comme un genre à part entière ? À moins que l’on ne considère que le mythe est à l’origine de toute écriture, que la structure des mythes imprègne toute tentative littéraire – et pas seulement narrative…

Philippe Bollondi, dans son premier roman qui vient de paraître aux éditions du Nouvel Attila, livre une réécriture du mythe du Minotaure qui évite les écueils de l’habillage contemporain, dans une langue rythmée et pleine de dérision.

Le mythe, en tant que récit fondateur, comporte nécessairement une part d’incompréhensible et de lacunaire, tant par la distance temporelle avec la culture dont il provient qu’en raison du caractère aléatoire de sa transmission. Il est tissé d’incohérences, de paradoxes, de couleuvres à avaler et de zones d’ombre ; les « pourquoi ? » n’y trouvent généralement pas de réponse et sont d’ailleurs assez vains. Ce qui intéresse la philosophie et la psychanalyse, comme ce qui intéresse ceux qui s’emparent de ce matériau pour en faire de la littérature, c’est la structure et les archétypes qu’il convoque, bien sûr. Mais ce sont aussi ces lacunes, qui sont autant de failles dans lesquelles peut se glisser l’inventivité créatrice d’un écrivain. Ou pour le dire autrement, avec Franz Boas, « On dirait que les univers mythologiques sont destinés à être pulvérisés à peine formés, pour que de nouveaux univers naissent de leurs débris »[1].

Avec Ariane dans le labyrinthe de Philippe Bollondi, les libertés prises, les investissements de failles sont délectables, et dépassent ce que semblent autoriser les infinies variations du mythe. Ainsi du personnage de Boniface, qui nous avait échappé chez Homère… Amateur de romans de chevalerie façon heroic fantaisy et parangon de la servitude amère, c’est le guichetier du labyrinthe, lequel est réduit chez Bollondi à une attraction touristique délétère. Boniface ouvre le roman et entraînera dans les mystères de ce labyrinthe de pacotille une Ariane dépressive aux talons mal adaptés, lancée dans la vaine conquête de sa place dans le monde – comme tous les personnages du mythe, d’ailleurs. Car s’ils sont bien tous convoqués, pas un ne cherche à rattraper l’autre. L’auteur décline une galerie de portraits où le tragique le dispute au burlesque, entre un Thésée falot cornaqué par son attachée de presse désabusée, un Minos décadent derrière lequel conspire un Dédale au cynisme indécent, une Phèdre délurée et une Pasiphaé alcoolique… Quant au Minotaure, sans doute se marre-t-il sous son masque sanguinolent, à l’un ou l’autre détour de son royaume déchu.

À vrai dire, dans ce roman, lâchons le fin mot (puisqu’il est livré dès le début) : le Minotaure n’existe pas. Il se réduit à un dispositif mercantile, et dès lors toute la dimension irrationnelle, « fantastique » du mythe, qui est au fond sa part d’inacceptable, est ainsi désintégrée, faisant de ce roman une fable désabusée, une métaphore du monde tel qu’il va, sans doute, depuis la civilisation minoenne et avant. Car le seul être dont la pureté et l’innocence bestiale permettraient la rédemption n’est qu’une affabulation du marketing le plus cynique. Le labyrinthe et son locataire n’en conservent pas moins un pouvoir symbolique, en ce qu’ils permettent à Philippe Bollondi de poser un regard sur notre société, où le spectaculaire marchand dévore les archétypes, à travers les chefs d’entreprise que sont Minos et Dédale et l’illusion d’une revanche sociale menée par Boniface.

Mais la société du spectacle est aussi visée par le travail qui est fait sur la notion de fantasme. Ainsi du culte de l’image, développé par le triple reflet que se renvoient Thésée, Ariane et Phèdre. Boniface lui-même, par sa musculature – et la virilité de son membre, objet de fierté dans lequel il place l'essentiel de sa légitimité à être –, participe à l’espace du fantasme malgré sa laideur. Mais surtout, c’est le fantasme originel d’Ariane pour le Minotaure (transposition, dans le mythe d’origine, de l’amour contracté par Pasiphaé pour un taureau sous le coup du sort jeté par Poséidon) qui est décliné en images multiples et sans cesse brisées comme des idoles. Car un autre thème essentiel qui traverse le mythe du Minotaure et, partant, le roman de Bollondi, c’est celle de l’animalité et de la différence, moins de nature que de degré, qu’il y a de l’homme à la bête. Dans son premier roman L’Odeur du minotaure, également paru cette saison, Marion Richez[2] explore dans une perspective rilkéenne la rencontre entre l’homme et l’animal, cette confrontation impossible avec l’innocence primordiale, celle que recherche sans doute ici Ariane.

Lorsque, obligeant le lecteur à relever la tête pour respirer, Boniface glisse la sienne dans celle d’un bœuf qu’il a préalablement tranchée, ce n’est pas seulement le caractère horrifique des descriptions qui écœure, mais bien le constat d’un fatalisme féroce, d’une vision désenchantée du monde. En effet, ainsi déguisé en minotaure, Boniface pense s’attirer les faveurs d’Ariane, stratagème qui tient autant de la concupiscence que de la revanche sociale puisqu’il croit en revêtant l’immonde postiche échapper à son déterminisme. Soulignant l’illusion de son geste et par là même l’étanchéité des classes sociales, Thésée lui coupera toute velléité sous le sabot ; manière de dire que l’on ne gagne rien à croire « les légendes que colportent ceux qui n’ont pas plus à espérer du monde tel qu’il est que de celui qui viendra », et que les fantasmes de Boniface sont aussi vains que ceux d’Ariane.

Ainsi, Bollondi remotive le mythe en l’actualisant. Et ce n’est pas une mince prouesse que cette modernisation relative. On est toujours en Crète, sans doute, certes pas sous l’Antiquité puisqu’on y circule en limousine pour aller au centre commercial, mais plutôt au cœur d’une uchronie subtilement familière. L’auteur transpose à son gré les éléments qui lui conviennent, et nous convainc sans difficulté de la pertinence de son univers. Ici le fantastique infuse en fantasme, puisque c’est dans un monde habilement bâti sur des visions fantasmées qu’errent les protagonistes du mythe. Pour le dire simplement, on finit par oublier qu’il n’y avait ni limousine ni centre commercial sous l’Antiquité grecque. Rien ne semble artificiel car on est dans un monde qui tient autant du futuriste que de l’archaïque, que Dédale quitte sa robe de chambre pour une redingote ou qu’une bacchante chausse ses spartiates compensées.

Au départ pensé pour être un roman graphique, Ariane dans le labyrinthe déploie les images fortes du mythe en un prologue, 89 chapitres qui sont autant de plans-séquences, et un épilogue. Mais ce caractère cinématographique n’exclut pas un véritable travail sur la langue, qui est pour Bollondi une entreprise nécessaire, creusée au fil des années. Associant argot et subjonctif passé avec le plus grand naturel (« qu’il la matât lui plut »), mêlant les registres en une superposition qu’il qualifie lui-même de labyrinthique, l’auteur dès ce premier roman trouve sa langue. Au classicisme d’un Michon, il préfère le lyrisme d’un Giono, et quand il lui faut citer l’auteur par qui il a pu « accoucher » de sa propre écriture, il évoque le Robbe-Grillet de La Maison de rendez-vous qui, dit-il, l’a réconcilié avec le « genre » et lui a permis d’entrevoir que l’on peut jouer avec ses codes et faire de la littérature. De fait, Ariane dans le labyrinthe tient du thriller, et la sophistication de son écriture n’interdit pas une lecture haletante, dévoratrice. C’est d’ailleurs la seconde chose qui frappe dans ce premier roman, la maîtrise de sa structure, sa tenue d’un bout à l’autre. Enfin, son efficacité tient à la constance de cet humour sombre, désabusé et violent, qui emprunte au mythe son caractère scabreux et direct.

Psychomotricien de métier, Philippe Bollondi vit à Lyon. Ariane dans le labyrinthe est son premier roman. Il sera mon invité le mardi 5 mai 2015 à la Maison de la poésie dans le cadre des Mardis du MOTif.

« Littératures étranges et étrangères… Le nouvel Attila cultive les genres inclassables et les mauvaises herbes littéraires, en proposant traductions, rééditions de trésors oubliés, et quelques auteurs français choisis. » (extrait du site du Nouvel Attila

Rencontre avec Philippe Bollondi

Soirée animée par Emmanuelle Favier – Lecture par Laurent Orry

Entrée libre dans la limite des places disponibles

Réservation conseillée au 01 44 54 53 00

Maison de la poésie

Passage Molière

157 rue Saint-Martin

75003 Paris

Texte de Philippe Bollondi

Photographie de couverture d’Edoardo Pasero

Maquette de Cheeri et EAIO

978-2-37100-011-7 – 256 pages – 19 €


[1] Franz BOAS, introduction à James Teit, « Traditions of the Thompson River Indians of British Columbia », Memoirs of the American Folklore Society, VI (1898), p. 18.

[2] Paru en septembre 2014 chez Sabine Wespieser. Marion Richez était l’invitée, en janvier 2015, d’un des Mardis du MOTif que j’organise à la Maison de la poésie.

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