Emmanuelle Favier
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Billet de blog 29 mai 2021

Le château de Valençay revisite son histoire

Du 19 mai au 11 novembre 2021, le château de Valençay (Indre) propose une exposition sur un épisode crucial de son histoire : l'accueil des chefs-d'œuvre du Louvre, évacués à l'orée de la Seconde Guerre mondiale pour leur mise à l'abri dans divers dépôts en France.

Emmanuelle Favier
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C’est un surgissement inattendu de pierre blanche et d’ardoise, au détour d’un chemin feuillu : l’arrivée par le flanc du château en hypertrophie les proportions. Sylvie Giroux, la dynamique directrice du domaine de Valençay, nous guide vers une entrée annexe pour visiter l’exposition qu’elle propose pour sa réouverture, et jusqu’à la fin de l’année, autour de l’évacuation des chefs-d’œuvre du Louvre au tout début de la Seconde Guerre mondiale.

Le château de Valençay.

L’ancienne demeure de Talleyrand fut en effet, avec le château de Chambord, l’une des principales gares de triage des tableaux et sculptures, répartis dans différents dépôts réquisitionnés en France sous la houlette de Jacques Jaujard, alors sous-directeur des Musées nationaux. S’il s’agissait d’abord de les protéger des bombardements, cette évacuation a certainement permis d’éviter la réquisition par les nazis de nombreuses œuvres d’art (voir notre article sur Rose Valland).

Une fois traversée la cour sablée, où une vue splendide sur la campagne berrichonne s’offre aux regards ; une fois éteinte la résonance du pas sur le dallage à cabochons ; une fois gravies les larges marches de l’escalier monumental, les visiteurs sont accueillis par une superbe Diane chasseresse, prisonnière d’une cage de bois.

Florient Azoulay près de la Diane encagée. © EF

La sculpture semble, comme l’explique Florient Azoulay, scénographe de l’exposition, vouloir s’échapper de la caisse reconstituée à l’image de celles ayant accueilli la Victoire de Samothrace et la Vénus de Milo, qui toutes deux ont été mises à l’abri dans la grande réserve de Valençay, ancien garage à carrioles aujourd’hui transformé en librairie.

L'ancien garage transformé en librairie. © EF

Face à la Diane, un long couloir qui en temps ordinaire présente portraits et sculptures de la collection du château est ici habillé de cadres vides et de socles nus, de meubles emballés de linceuls blancs et de cordes, évoquant la triste déshérence du musée du Louvre au temps de l’Occupation.

La salle suivante propose des vitrines pédagogiques où sont rassemblés objets et documents d’époque, pour certains issus des archives du département, mais aussi et surtout prêtés par des habitants des environs répondant à l’appel lancé par la commissaire d’exposition Manon Beulay. Photographies émouvantes et lettres édifiantes composent ce fonds, bien mis en valeur par les panneaux didactiques qui surmontent les vitrines.

Le sauvetage de la coccinelle. © EF

Au centre de l’une d’elles, gravitant autour du clou qui donne son nom au fascicule accompagnant l’exposition, une coccinelle se repose dans les échos tus du passé. Inquiète des dégradations que l’insecte pourrait causer aux papiers anciens, Sylvie Giroux fait intervenir des manutentionnaires pour soulever la paroi de verre. Elle récupère délicatement le minuscule poinçon rouge et le libère par la croisée immense. La petite bête s’envole vers les jardins à la française.

Les jardins de Valençay, redessinés en 2016 par Noémie Malet. © EF

La dernière salle, qu’une ambiance sonore – créée pour l’occasion par le compositeur Olivier Innocenti – signale depuis un moment aux oreilles des visiteurs, est un capharnaüm évocateur. On contemple sans comprendre d’abord l’amoncellement d’objets, qui peu à peu se détachent les uns des autres et prennent sens à mesure que Florient Azoulay en détaille l’histoire et les résonances qu’il a voulu y mettre. Des cadres vides, posés au sol. Une reproduction à petite échelle de la Vénus encordée, mystérieuse par son origine. Des lettres éparses sur une table Louis-Philippe qui évoque les préoccupations, à deux cents kilomètres de là, de Jaujard dans son bureau du Louvre.

© EF
© EF

L’exposition, ouverte depuis le 19 mai mais inaugurée ce samedi 29, retrace avec sobriété tout en exploitant les ressources des lieux la mémoire d’une période cruciale du XXe siècle. Sylvie Giroux insiste sur le caractère collectif de cette mise en relief d’un épisode qui a donné au domaine de Valençay, déjà riche d’une histoire de plusieurs siècles, un autre visage au cœur de son territoire.

L'entrée actuelle. © EF
L'entrée du château de Valençay sous l'Occupation © Château de Valençay

Du Louvre à Valençay, 1939-1946

Du 19 mai au 11 novembre 2021

Direction scientifique
Anne Gérardot

Recherches et documentation
Manon Beulay

Direction artistique
Florient Azoulay

Rédaction des panneaux
Manon Beulay, Fanny Chauffeteau

Conception graphique 
Benoit Böhnke, Cyril Makhoul

Coordination générale
Sylvie Giroux

Château de Valençay
2 Rue de Blois, 36600 Valençay
02 54 00 10 66
accueil@chateau-valencay.fr

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