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Billet de blog 23 avril 2017

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Macron, le mirage du consensus et le dur réveil qui vient

Aux yeux de ses défenseurs, Emmanuel Macron serait le seul à pouvoir faire barrage au Front National. A ceux qui ne se satisfont pas du statu quo, il propose une "révolution" et prétend incarner la seule politique "raisonnable" face à celle du FN. En niant l'existence de choix politiques à opérer, il fait pourtant le jeu du FN qui entend réduire le débat politique à une opposition "peuple/élites".

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Nous sommes las. Las de ceux qui, depuis des mois, nous expliquent qu'Emmanuel Macron représente le seul recours pour la France, une chance inespérée d'éviter le triomphe annoncée de l'extrême-droite.

Emmanuel Macron serait le candidat du "consensus", le candidat des gens "raisonnables", celui qui remettra la France "en marche" comme si l'enjeu était le moteur de la voiture, non la route qu'elle emprunte. Il serait ce président en puissance qui mettrait bientôt tout le monde autour de la table pour leur montrer qu'il existe une voie commune pouvant réconcilier les intérêts de tous les groupes sociaux. Mais rien n'est plus illusoire que cette prétention au consensus: il faut dire clairement qu'il n'est pas possible de réconcilier les intérêts des ouvriers de Ford à Blanquefort avec ceux du PDG de Total; les intérêts des caissières du Simply Market avec ceux de Liliane Bettencourt; les intérêts des travailleurs pauvres avec ceux des avocats spécialisés en fusions-acquisitions.

Emmanuel Macron prétend qu'il n'est "ni de droite, ni de gauche". Que son projet n'est pas "idéologique". Il l'est pourtant, par le seul fait qu'il refuse de remettre en cause l'équilibre du système économique actuel. L'horizon qu'Emmanuel Macron propose, c'est la perpétuation d'un statu quo néolibéral qui repose sur la précarité des situations individuelles et la fragilité des liens sociaux ; qui génère une pauvreté de masse, une pauvreté silencieuse et invisible ; qui perpétue la domination des classes économiquement privilégiées sur celles qui sont du mauvais côté de la barrière.

Or, aujourd'hui, des millions d'entre nous refusent la vie qui leur est faite par ce capitalisme néolibéral. Ces gens veulent un autre horizon, ils veulent que la société change pour leur permettre de vivre une "vie bonne" telle qu'ils la conçoivent. 

Emmanuel Macron prétend qu'il va apporter un tel changement. Une "Révolution": c'est même le titre qu'il a osé donner à son livre-programme. Et beaucoup vont, de bonne foi, donner leur vote à cet homme pour obtenir ce changement qu'ils désirent. Il y a pourtant duperie: Emmanuel Macron ne propose que de mettre de l'huile dans les rouages du système actuel sans en changer la structure. Il se garde bien de revendiquer cette orientation néolibérale dans laquelle il s'inscrit pourtant pleinement, et prétend que son projet bénéficiera à tous.

Emmanuel Macron a ainsi entendu s'affirmer comme le seul recours, le seul projet "raisonnable" face à celui de Marine Le Pen. Il nie ainsi la possibilité même d'opérer des choix politiques entre différentes voies envisageables pour notre société. Il existe pourtant différentes voies, toutes aussi "raisonnables" les unes que les autres - n'en déplaise à Emmanuel Macron -, mais qui se distinguent simplement par le fait que chacune de ces voies est la traduction de choix politiques différents.

En niant l'existence de ces différentes options qui s'offrent à nous, en affirmant que son projet est le seul qui vaille parce qu'il est le seul raisonnable, Emmanuel Macron alimente la machine propagandiste du Front National, cette machine dont l'argument principal consiste à prétendre que le seul clivage pertinent serait désormais celui qui oppose "le peuple" et "les élites". Emmanuel Macron, entouré des politiciens sur le retour qui lui ont apporté leur soutien, de Robert Hue à Alain Madelin en passant par Dominique de Villepin ou Corinne Lepage, incarne mieux que quiconque cette notion d'"élites", notion fantasmée mais diablement opérante politiquement au profit de l'extrême-droite.

Si Emmanuel Macron l'emporte et met en oeuvre son "projet", le rideau de fumée de bonnes intentions qui a entouré sa campagne ne tardera pas à se dissiper. Il sera manifeste que la structure néolibérale de notre économie sera inchangée, et que les laissés pour compte du "progrès" capitaliste resteront les mêmes. Pour ces derniers, les leçons à tirer de l'expérience Macron seront claires: il n'y a rien à attendre de ces "élites", de ces responsables politiques "raisonnables" auxquels on a donné une dernière chance mais qui, une fois de plus, se sont moqués de leurs électeurs en leur vendant un "changement en toc". 

Il ne faudra alors pas s'étonner si l'extrême-droite tire les marrons du feu et finit, enfin, par accéder à un pouvoir auquel elle se prépare depuis un certain temps maintenant. Le projet macroniste ayant parachevé l'association d'idées entre "élites" et politiques néolibérales, le Front National aura beau jeu de se présenter comme le parti du "peuple" qui, seul, pourra proposer un horizon alternatif à cette réalité néolibérale rejetée par nos concitoyens.

Les leçons de l'élection de Donald Trump n'ont manifestement pas été tirées par ceux qui soutiennent Macron aujourd'hui. L'échec d'Hillary Clinton a montré, entre autres choses, que la course au centre était une stratégie politique vouée à l'échec. Cette course au centre a fini par donner l'impression aux électeurs que les oppositions entre partis politiques "établis" ne tiennent qu'à des postures, et que nos institutions démocratiques tournent à vide. Aujourd'hui, l'enjeu n'est pas de gommer les différences politiques pour chercher un hypothétique consensus: il est bien, au contraire, de recréer du clivage, de redonner du sens au débat politique en revendiquant la nécessité d'opérer des choix clairs entre les différentes options qui s'offrent à nous et qui ne peuvent jamais se réduire à une opposition simpliste entre "une politique raisonnable" / "une politique déraisonnable". C'est en réaffirmant l'existence d'options politiques distinctes, en proposant aux électeurs des projets clairs qui exigent d'eux un choix tout aussi clair, que l'on sera en mesure de permettre aux déçus du système politique actuel d'y trouver à nouveau du sens, et donc de se mobiliser pour choisir le projet qui correspond à leurs aspirations.

Alors votons, oui, mais votons pour des candidats qui acceptent cette nécessité de faire des choix. Votons pour un candidat qui propose le projet le plus proche de la "vie bonne" telle que nous la concevons pour nous mêmes et pour la société dans laquelle nous vivons. 

Pour ceux qui veulent un partage des richesses plus équitable, des services publics mieux dotés, une société qui protège ceux qui sont du mauvais côté du rapport de forces économiques, une conception renouvelée de la démocratie: votons pour Benoît Hamon ou Jean-Luc Mélenchon, puisque ces deux-là ont été trop bêtes pour réussir à s'allier malgré leurs convergences si nombreuses. Et pour ceux qui veulent une politique économique libérale, la réduction du rôle de l'Etat et la diminution des impôts, une politique sécuritaire "impitoyable", l'affirmation d'une conception conservatrice et traditionnaliste des moeurs et de la religion: qu'ils votent pour François Fillon.

Mais, de grâce, électeurs macronistes, cessez de croire, ou pire de faire croire, que le seul vote raisonnable serait le vote Macron: il n'y a pas plus déraisonnable que se réfugier dans le confort paresseux, illusoire et précaire d'une "neutralité" politique trompeuse, de la recherche vaine d'un "consensus" introuvable et qui ne fera que faciliter la tâche de l'extrême droite. 

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