Entre-deux-tours, jour 2: les salauds très purs

Les déclarations de mélenchonistes fiers de se vautrer dans leur pureté en refusant d'aller voter le 7 mai se multiplient. Les masques tombent, les salauds se révèlent: pour eux, la pureté des idées est plus importante que la vie des gens qui prendraient le choc d'une élection de Le Pen en pleine tête - littéralement. A droite, nombre d'irresponsables politiques laissent la voie libre à Le Pen.

Un hashtag prend de l'ampleur: #SansMoiLe7mai (https://twitter.com/search?q=%23SansMoiLe7Mai&src=tyah).

Sur la page facebook de Jean-Luc Mélenchon, les commentaires se multiplient qui affirment clairement la volonté de leur auteur de ne pas aller voter. "Résistance! Résistance!" clament certains. Ceux-là continueront à écrire leurs petits commentaires facebook enflammés quand le Front national commencera à mettre son programme xénophobe en oeuvre; quand les Roms se feront tabasser par les milices fascisantes qui gravitent autour du FN. Ils continueront à regarder les discours de leur héros, la larme à l'oeil, entre deux parties de Warcraft, et ils se sentiront bien. Qu'importe le déluge dehors, eux seront toujours du bon côté du sens de l'histoire, la conscience tranquille et le coeur si plein de grandes idées théoriques qu'il en est devenu imperméable à la souffrance (elle bien concrète) de ceux qui seront en première ligne pour recevoir le choc.

D'autres, les plus odieux, revendiquent une indifférence totale: "De toute façon, la rhétorique anti-immigrés et anti-gays, les politiques sécuritaires, tout ça existait déjà sous Hollande, alors Le Pen ne sera pas si grave. Et puis elle ne pourra pas faire grand chose. Au pire, elle peut faire un référendum sur le Frexit, et pour ça je suis d'accord" (autre opinion relevée le 24 avril). Ces gens, en réalité et malgré leurs beaux discours, sont totalement indifférents au sort des plus faibles. Leur plaisir, leur jouissance, dans la vie, c'est de proclamer partout qu'ils ont raison. Qu'ils ne transigent jamais. Qu'ils s'en tiennent à leurs principes qui sont absolus et ne souffrent aucun compromis même quand les événements l'exigent. Ils préfèrent laisser dix mille personnes mourir plutôt qu'accepter que la réalité est parfois plus complexe, et plus laide, que le monde rêvé dans lequel ils vivent, que leur salon de thé petit-bourgeois où ils taillent le bout de gras avec Trotski et Staline en attendant le grand soir. Ces gens sont les mêmes que les staliniens qui ont préféré assassiner les anarchistes espagnols plutôt que s'unir à eux pour combattre les franquistes. Ces gens sont ceux qui, manichéens à l'extrême, considèrent que tout ce qui diffère de la ligne rêvée qu'ils rêveraient que le pays suive se vaut: que Macron vaut Le Pen, que Hollande vaut le Pen, que tout ce qui n'est pas Mélenchon vaut Le Pen. Ces gens sont des salauds.

On pense à cet extrait des Mains sales, de Sartre: "Comme tu tiens à ta pureté, mon petit gars ! Comme tu as peur de te salir les mains. Et bien, reste pur ! A quoi cela servira-t-il et pourquoi viens-tu parmi nous ? La pureté, c'est une idée de fakir et de moine. Vous autres, les intellectuels, les anarchistes bourgeois, vous en tirez prétexte pour ne rien faire. Ne rien faire, rester immobile, serrer les coudes contre le corps, porter des gants. Moi j'ai les mains sales. Jusqu'aux coudes. Je les ai plongés dans la merde et dans le sang."

Au passage, relevons cette multiplication de commentaires insupportables de suffisance qui, après avoir passé la campagne à mépriser les électeurs de Benoît Hamon ("On n'a pas besoin d'eux! La France insoumise est une vague à laquelle rien ne résistera!") commencent à les accuser d'être responsables de la défaite de Mélenchon ("Quels égoïstes! Ils ont préféré voter pour leur candidat qui n'avait aucune chance!"). Ceux-là refusent de voir qu'une part importante des des voix de Mélenchon est venue de gens qui, idéalement, auraient souhaité voter Hamon mais qui ont finalement voté Mélenchon par pragmatisme, parce que ce dernier était la meilleure chance de la gauche lors de ce scrutin. Et ils ne comprennent pas que, si Mélenchon n'a pas atteint plus de 20% des voix malgré ce vote utile en sa faveur, c'est certes en partie dû au rôle des médias et des sondages autoréalisateurs (qui biaisent incontestablement le scrutin - il n'y a qu'à songer au score qu'aurait fait Macron s'il n'avait pas été soutenu par ces forces-là), mais aussi parce qu'il n'a pas convaincu assez de citoyens et de citoyennes. 

D'autres, plus subtils, développent des argumentaires du type: "Cela fait vraiment trop mal de voter Macron. Ce qu'il faut, c'est voter pour lui mais pas trop, afin qu'il ne gagne qu'avec 55% des voix et pas 70%. Il sera moins légitime, ce sera mieux." (opinion relevée le 24 avril) Comme si ce second tour était un terrain de lutte idéologique. Comme si le vote Macron le 7 mai allait avoir un sens. Comme s'il exprimait un choix de nature à légitimer un futur président Macron. Cent fois, mille fois: non. Le combat n'est pas là. La politique néolibérale de Macron, la violence sociale et la pauvreté qu'elle continuera à créer devront être combattues pendant les cinq années à venir : mais pas maintenant. Pas en prenant un tel risque. Oui, on peut considérer que les soutiens de Macron sont de sales types, et que leurs injonctions moralisatrices à aller voter Macron comme si c'était le meilleur candidat du monde sont insupportables: ça ne rend pas l'argument "Le Pen serait un désastre pour des millions de gens" moins justifié. Il ne s'agit pas de dire que le vote Macron est un vote facile, que la politique qu'il se propose de mettre en oeuvre serait, au fond, sans grande conséquence: rien n'est plus faux. Voter Macron, c'est permettre la poursuite des politiques néolibérales et austéritaires que nous subissons depuis des années, avec leurs conséquences sociales désastreuses - qui participent à la montée électorale du Front national. Mais ces conséquences seront toujours moins désastreuses que celles d'une arrivée au pouvoir de Le Pen. Macron, nous le combattrons dans la rue, dès après l'élection, en manifestant contre ses projets de "flexibilisation" et de cassage du droit du travail: mais certainement pas en laissant Le Pen gagner le 7 mai.

Et à droite? Christine Boutin annonce qu'elle votera pour Marine Le Pen. Françoise Hostalier (ex-secrétaire d'Etat de Chirac, ex-députée UMP et coordinatrice locale de la campagne de Fillon) aussi. Sens Commun refuse de prendre position (ce qui revient à laisser la voie libre à Le Pen). Nicolas Dupont-Aignan veut prendre le temps de la réflexion. Eric Ciotti, Nadine Morano... sont adeptes du "ni-ni".

Ce matin, en descendant vers le métro dans un quartier de bobos, j'ai croisé deux retraités qui fouillaient une poubelle. Une image de l'avenir radieux que nous propose Macron.

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