Éditorial du numéro 70

« La postérité, c’est fragile », observe Maurice Mourier à propos de "L’Explosion de la tortue" d’Éric Chevillard (Minuit), sombre divertissement de celui qui fut un chroniqueur incisif de la production éditoriale et qui est ici qualifié de conteur prodige, ressuscitant un écrivain inconnu…

La postérité a-t-elle été assez généreuse avec Elio Vittorini, auteur de Conversation en Sicile (1937), écrivain engagé, salué en son temps par Maurice Nadeau, et pour qui, rappelle Linda Lê à propos de Les Hommes et la poussière, écrire était « une obligation vis-à-vis des autres hommes » ?

Dans ses mémoires, Mon livre d’heures, l’écrivaine brésilienne Nélida Piñon pleure ses amitiés disparues (Clarice Lispector, Gabriel Garcia Marquez et bien d’autres), mais, seule survivante de cette époque, elle manifeste une confiance surprenante dans la pérennité des traditions et des académies.

Quelle postérité pour Manuel Chaves Nogales, dont on publie pour la première fois les reportages, écrits entre 1931 et 1936, sur la guerre d’Espagne et une Andalousie aux structures sociales figées ? Cet écrivain-journaliste est mort à Londres en 1944, à 47 ans.

D’autres mémoires, aussi, émouvants. Dans le faisceau des vivants Valérie Zenatti a su préserver intacte, vitale, intense, l’émotion de sa relation de traductrice avec Aharon Appelfeld. L’écrivain « né à Czernowitz, en 1932 », mort récemment, revenait sans cesse sur son enfance, sous la neige, dans ce qui était alors un foyer culturel intense dans une Mitteleuropa aujourd’hui évanouie.

Enfants de Paris 1939-1945. Que dire de plus ? Mémorial discret que ces plaques apposées sur les murs de Paris, recueillies par Philippe Apeloig et qui rappellent le sort de tous ces enfants disparus. Norbert Czarny a rencontré l’auteur pour EaN.

C’est un mémorial du siècle passé qu’entreprend de construire, sous pseudonyme, « Antoine Volodine ». Frères sorcières est la 42e pièce de l’édifice, une « œuvre radicalement singulière » (Pierre Benetti), un ambitieux cycle romanesque structuré ici par un dispositif complexe de « voûtes ».

Dans les sciences humaines aussi, la postérité est parfois injuste. Pascal Engel salue comme il convient une édition exemplaire des Méditations, qui rassemble en deux volumes non seulement les textes, en français et en latin, de Descartes, mais aussi les Objections et autres observations critiques, une manière exemplaire, collective, d’argumenter.

Pour Marc Lebiez, à l’inverse, la réputation de Sartre n’est pas encore fixée et il n’est pas convaincu par une réédition des articles de Situations V selon une organisation chronologique qui met à mal la cohérence interne, politique et thématique, de ces textes. Qui a tort et qui a raison, de Sartre et d'Aron ? Les jeux ne seraient pas encore faits.

Est-ce la « Nausée » d’aujourd’hui ? Michel Houellebecq revient sur la médiocrité sans remède de l’existence « périphérique ». « C’est drôle, léger, grave – dit Cécile Dutheil –, on peut ne pas bouder son plaisir, être lassé ou agacé. » Cela fait événement, car notre époque narcissique se regarder et se détester, elle vit entourée de miroirs et d’écrans et le panorama n’est pas gai. Expert en décadence molle et nihilisme affiché, Michel Houellebecq sera-t-il notre Flaubert, ou notre Paul Bourget ?

Oui, la postérité est une fragile construction, à l’instar de ce Palais de justice de Bruxelles, mastodonte dans un état désolant de décrépitude, ruine surréaliste, malgré tout symbole du droit, que défendent deux avocats belges, Jean-Pierre Buyle et Dirk Van Gerven. Autres ruines : celles des châteaux en ruine des croisés, que Jean Rolin, voyageur ironique, visite dans Crac sur les pas de Lawrence d’Arabie.

J. L., 2 janvier 2019

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