Éditorial du numéro 94 : voyages d’aujourd’hui

À l’heure où des applications universelles comme Facebook tissent leur toile à l’échelle du monde entier, le récit par un artisan souabe, Heinrich Zimmermann, du dernier voyage du capitaine Cook en Océanie ne peut manquer, comme le suggère Alban Bensa, de nous interpeller, sur la découverte d’un monde par l’autre, sur l’altérité.

Cette altérité n’est jamais loin, comme le montrent les carnets de Paul Vidal de La Blache, le « fondateur de la géographie française », rédigés lors de ses voyages en Allemagne en 1885-1886. Maïté Bouyssy y voit une « stylistique de l’ellipse » et une « leçon de chose ».

Mais qui peut résister au progrès technologique et ses médiations ? L’écrivain britannique Ian McEwan aborde dans son nouveau roman, comme d’habitude, les questions morales les plus complexes, ici l’intelligence artificielle : un androïde créé pour la perfection peut-il s’accommoder de la médiocrité humaine ? Ou aimer ?

La médiocrité humaine, c’est la question que pose également Jean Echenoz dans Vie de Gérard Fulmard, un nouveau jeu avec les codes du roman d’espionnage. Ce Gérard Fulmard est une nouvelle incarnation de ce que le destin a de comique, voire d’absurde, mais, pour Gabrielle Napoli, Jean Echenoz traite son héros avec une distance qui « finit par rendre la lecture elle aussi parfois distante ».

C’est par un suicide rituel que finit le minable héros de Vie à vendre, ce « roman raté » de Mishima, pourtant incertain de désirer la mort. Que n’a-t-il, regrette Maurice Mourier, su convaincre l’écrivain de préférer l’imperfection du monde à la séduction du néant !

Jeanne Bacharach admire pour sa part la manière dont le poète Jean-Michel Espitallier a exhumé l’histoire oubliée de son grand-père, un « cow-boy solitaire » parti des Alpes pour New York et la Californie et tout aussi mystérieusement revenu au pays. Un étrange roman familial qui rend sensible le « fouillis acier béton » de New York.

De son côté Claude Grimal exécute « l’agitation maniaque » de James Ellroy dans son nouvel opus sur L. A., La tempête qui vient.

Claire Paulian a été séduite par Neiges intérieures d’Anne-Sophie Subilia, le carnet de bord d’un voyage au pôle Nord : fatigue, sentiment d’abandon, solitude.

Avec Pierre Senges, lu par Pierre Benetti, le cinéma devient la plus aimable des machines : tout part d’une phrase de Stan Laurel (de Laurel et Hardy…) sur les tartes à la crème, et, « avec une patience de détective » et un grand sens de la parodie, l'écrivain offre à un livre « aérien, inattendu et désopilant » sur Hollywood.

On lira avec beaucoup d’intérêt l’article que Gisèle Sapiro consacre à la place des femmes dans le journalisme « de Delphine de Girardin à Florence Aubenas », à partir du travail de Marie-Ève Thérenty.

Enfin il reviendra à Jean-Pierre Salgas de faire la synthèse de l’événement Huysmans, avec la Pléiade et Orsay, dans un article qui sera en ligne mercredi prochain.

J. L., 3 janvier 2020

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