En direct des Utopiales (3/4)

Du 31 octobre au 5 novembre se tient à Nantes la 19e édition des Utopiales, dont En attendant Nadeau rend compte au jour le jour. Troisième épisode, le lendemain de la Toussaint, avec le "2001" de Kubrick, quatre questions à trois autrices et traductrices, et un beau paquet de lectures.

Vendredi 2 novembre

« Je vais vous parler de mon chien, il adore 2001 » 

Phrase entendue à la table ronde sur les 50 ans de 2001, L'odyssée de l'espace. « C'est parce qu'il y a beaucoup d'os au début », suggère Marc Caro. « Non, reprend Olivier Cotte, le propriétaire du chien, c'est parce que les sons environnementaux, et ceux que font les proto-humains au début du film, sont très réalistes. Le son au cinéma crée un pont de perception entre le spectateur et une image onirique, non réaliste, d'un autre univers. » 

« On pense que 2001, c'est très compliqué, remarque Hervé de La Haye, alors qu'en fait Kubrick nous prend par la main. Le film commence par un lever de soleil, puis par un carton qui annonce « L'Aube de l'humanité ». Il n'y a pas du tout de mystère, mais la lenteur du film nous fait oublier que Kubrick a annoncé son programme. » 

© Sébastien Omont/ En attendant Nadeau © Sébastien Omont/ En attendant Nadeau

Olivier Cotte : « Le raccord sur l'os lancé en l'air qui devient une navette spatiale est un raccord à la fois sur la forme de l'objet, l'idée (un outil) et le mouvement. Il permet en plus une ellipse temporelle. Le montage est l'essence du cinéma. »

« Clones are better » 

À côté de celle de longs-métrages, les Utopiales organisent une compétition internationale de courts-métrages. Au hasard des horaires, les sept films de la Session 4 donneront un aperçu. 

Ça commence fort avec Keep that dream burning de Rainer Kohlberger : des motifs gris se forment et se défont à toute vitesse. De temps en temps, des quasi-images subliminales apparaissent dans la trame abstraite : des objets, et  des bâtiments, des explosions. 

Le programme affirme que « le film souligne l'utilisation croissante d'algorithmes dans les effets spéciaux du cinéma, tandis que le « vieux » monde se brise ». Dont acte. Un clignotement stroboscopique accélère à la fin du film. Soupirs de soulagement dans la salle quand ça s'arrête. 

Deuxième court-métrage : RFLKTR de Matt Turner. Un vaisseau en perdition approche d'une planète. L'image bouge pour signifier le crash. Une pilote blessée boîte dans un paysage minéral. Alors qu'elle marche entre ciel et dune, son image est prise d'un clignotement stroboscopique. Et disparaît. L'ensemble a duré moins d'une minute. Problème technique ou minimalisme ? 

Le troisième film, Sog de Jonathan Schwenk, est presque surréaliste : de mignonnes créatures velues sont dérangées par les croassements de poissons perchés dans les arbres par la disparition d'une rivière. Une des créatures velues recueille les poissons et les remet dans la rivière devenue souterraine. Il est récompensée par de belles bulles aériennes. Cependant, ses congénères exaspérés préfèrent lapider les poissons et mettre le feu à leurs arbres. La chaleur fait éclater les bulles, qui détruisent la caverne des velus et libèrent la rivière. Elle emporte au loin les poissons, ravis. La créature altruiste est poussée dans le vide par un de ses camarades. Moralité de ce beau film poétique : à aider les étrangers, on s'attire des ennuis. 

Le court-métrage suivant, The Last Well, présente le même type de désillusion finale, mais inversée. Dans un monde post-apocalyptique, l'auteur joue avec les codes du genre. Un homme solitaire et mutique recueille une femme et une petite fille. Il les nourrit et les protège. La femme couche avec lui et lave les assiettes. La fillette lui fait des blagues. Ils se font du bien. Elles devraient lui rendre son humanité. Mais en fait, pas du tout. 

Cette œuvre lapidaire et très maîtrisée du Croate Filip Filiković commence par une publicité et se termine sur ce qui ressemble à un message institutionnel sur l'importance de l'eau. Message, dont on ne sait trop s'il est à prendre au sérieux, ou si c'est une ultime marque d'ironie cruelle. L'intégration presque naturelle des formes cinématographiques promotionnelles à la fiction paraît être une tendance puisqu'on la retrouve aussi dans Paleonaut de l'Américain vivant au Japon Eric McEver, qui, présent au festival, commence la séance par un selfie avec en arrière-plan la salle de 800 places complètement pleine. 

La session se termine sur World of Tomorrow 2 : le lourd fardeau des pensées des astres de Don Hertzfeld. Comme son titre, le film est un peu trop long et compliqué, mais dénué ni d'humour, ni d'intérêt. Un clone essaie d'y retrouver les souvenirs d'enfance de la petite fille dont il est issu. Mélancolie et nostalgie semblent avoir été son lot. 

Si on cherche des points communs à ces films très différents, solitude et effondrement se dégagent nettement. 

Alors que les spectateurs commencent à sortir, la pilote de RFLKTR s'écrase à nouveau. Le public rebrousse chemin mais, après quelques clignotements stroboscopiques, l'écran redevient noir. 

Problème technique ou running gag ? 

Comme prise dans une fatale boucle temporelle, la pilote s'écrase une troisième fois, boitille, clignote. S'éteint. 

Problème technique ou message d'une civilisation extraterrestre ?

« Architecte ou jardinière ? » 

La scène Hypérion, située dans une salle fermée se laisse enfin découvrir. Hier, pour « De 1918 à 2018, la Guerre mondiale dans la science-fiction », elle était rendue inaccessible par une file d'attente impressionnante. 

Le thème aujourd'hui est « Autrice et traductrice », avec Luvan, Mélanie Fazi et Sara Doke. Contrairement aux autres tables rondes, pas de modérateur ici. Mais une casquette dans laquelle les trois autrices piochent des questions. Est-ce pour cette raison que l'ambiance est plus détendue et ces échanges particulièrement beaux ? Ou est-ce à cause de la salle, avec gradins en bois et grand espace nu, parsemé seulement de quelques gros boudins gris qui invitent à s'allonger ? 

Aucune des trois traductrices ne lit le livre à traduire avant de s'y mettre. Parce que le rythme est trop rapide.

© Sébastien Omont/ En attendant Nadeau © Sébastien Omont/ En attendant Nadeau

Luvan compare le travail de traduction à « la mine ». Quand elle traduit pour Bragelonne, les délais sont serrés, car, dans certains cas, le livre doit sortir en même temps qu'un jeu ou un film. Ce qui parfois donne lieu à des séances de brainstorming où plusieurs traducteurs se demandent pendant trois jours si les personnages doivent se tutoyer ou se vouvoyer en français : « Elles font l'amour, donc elles se tutoient. Oui, mais il y en a une qui est une princesse et l'autre une esclave, donc elles se vouvoient. Et puis, ce serait plus intéressant, un amour en "vous" ». Souvent elle traduit le début d'une série de romans, mais ne connaît jamais la fin. « Quand j'ai dû transcrire et traduire un film en cinq jours, ou faire l'édition belge de Saucisse et Saucette, j'avais tellement mal aux fesses à force de rester assise que je n'osais plus me lever ». 

« Traduire a-t-il changé votre manière de lire ? » 

Sara Doke : « Oui, je ne peux pas m'empêcher d'avoir des réflexes de correction ». 

Mélanie Fazi : « J'ai de plus en plus de mal à lire des livres traduits. Après seize ans de traduction, j'ai la conviction que chaque traducteur a sa voix, et il y en a avec qui je suis en accord, et d'autres non. Par exemple, je peux lire ce que traduit Pierre-Paul Durastanti. Mais il y a des choses que je ne supporte pas, comme le passé simple à la première personne du pluriel ou les imparfaits du subjonctif ». 

« Lisez-vous pendant que vous écrivez ? » 

Luvan : « Oui, mais je dois faire très attention à ce que je lis. C'est dangereux, parce que je suis très perméable. Dernièrement, j'ai mis dans le livre que j'écrivais un personnage emprunté à un autre auteur lu pendant l'écriture. Quand j'écris, on dirait un serial killer, je marche de long en large, je parle toute seule, je laisse cramer mes compotes. » 

« Comment en êtes-vous venues à l'écriture ? » 

Sara Doke : « Je racontais déjà des histoires avant même de savoir écrire ». 

Luvan : « J'ai écrit un premier roman à huit ans. Une exploration polaire. Il ne se passait rien. Je me faisait chier, mais je suis allée jusqu'au bout. Je me suis donc toujours senti écrivain, et à un moment donné j'ai voulu que ça devienne officiel par la publication. J'ai d'abord été éditée par L'Oxymore, où plein de gens intéressants ont commencé, dont Mélanie Fazi, puis L'Oxymore a mis la clé sous la porte et Léo Henry m'a redécouverte et amenée chez Dystopia Workshop. » 

« Êtes-vous architecte ou jardinière ? » 

Mélanie Fazi : « J'ai besoin de savoir à l'avance où je vais, surtout que j'écris des nouvelles fantastiques, où la révélation finale doit être préparée. Mais j'ai aussi l'impression de ne rien contrôler pendant l'écriture. Je dirais que je suis entre les deux. Paysagiste. » 

Luvan : « Pour un roman comme Susto, qui est une fresque avec plein de personnages, j'avais besoin de savoir où j'allais. Mais j'ai écrit en même temps les nouvelles publiées dans Few of us, j'avais besoin de m'évader. Des études ont montré que la partie du cerveau qui gouverne la raison doit être bloquée pour qu'on puisse créer. On peut aller très loin dans la création, on peut se perdre. Il faut sans cesse faire des allers-et-retours, c'est épuisant. La traduction ne fait pas appel à la même zone. Traduire me donne de la satisfaction, mais pas le plaisir que je trouve dans l'écriture ».

« Ils essaient de vivre selon l'histoire qu'on leur a racontée sur eux-mêmes » 

Enregistrement en direct de l'émission de France Culture « Mauvais Genres », présentée par François Angelier. L'invité en est Robert J. Bennett, auteur d'American Elsewhere. 

Dans le chapitre 36, « une femme patiente devant une porte avec un verre de jus de fruits pendant sept heures. Un homme répare sa voiture pendant neuf heures. Ils sont nouveaux et pensent qu'ils doivent être vivants ». « Pour les Américains, le foi compte encore plus que le bonheur».

« It's wide bigger » 

Réponse de John Scalzi, Prix Hugo 2013 avec Red Shirts, à Jeanne-A. Debats, déléguée artistique du festival, qui lui demandait ce qui avait changé depuis qu'il était venu la première fois aux Utopiales, en 2009 ou 2010. Il est content de revenir car, contrairement aux festivals américains, plus commerciaux, ici, on parle d'idées. « Bien joué ! », ajoute-t-il. 

Son cycle Le Vieil homme et la guerre reprend le thème de Frankenstein, premier roman de science-fiction selon Brian Aldiss. Une unité d'élite, la flotte fantôme, est créée directement à l'âge adulte à partir de cellules de soldats morts. « Frankenstein à l'ère industrielle, pourrait-ce être une définition de notre époque ? », demande Jeanne-A Debats. 

La question restera posée, car c'est l'heure du train, la dernière de 52 heures intenses et passionnées, pleines de littérature, cinéma et sciences. Elles se prolongeront par un beau paquet de lectures (Les livres tiendront-ils sous le siège du Ouigo ? Devrais-je payer un supplément ?) 

Entre autres : 

Luvan, Susto, La Volte et Few of us, Dystopia Worshop. 

Steven Erikson, Le Livre des Martyrs, 1 et 2, Leha. 

David Jossé et Manchu, Exoplanètes, Belin. 

John Scalzi, Le Vieil homme et la guerre, L'Atalante. 

Robert J. Bennett, American Elsewhere, Albin Michel. 

Roland Lehoucq et Jean-Sébastien Steyer, La Science fait son cinéma, collection « Parallaxe », Le Bélial'. 

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Sébastien Omont 

www.en-attendant-nadeau.fr

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