En direct des Utopiales 2019 (2/2)

La vingtième édition des Utopiales, festival international de science-fiction, se tient à Nantes du 31 octobre au 4 novembre. Sébastien Omont s'y est rendu pour En attendant Nadeau. Deuxième volet de son reportage avec des écrivains chinois, une hackeuse et Edgar P. Jacobs.

En ce vendredi férié de Toussaint, le succès surpeuple les Utopiales. Les files d'attente des différentes salles serpentent, se croisent, se nouent. Allées, librairie, expositions sont noires de monde. Littéralement, quand on les regarde depuis le premier étage. Dans la salle de presse, les prophéties apocalyptiques se succèdent.

Il est temps de passer en mode survie : ne plus bouger de la chaise miraculeuse devant la scène Hetzel, et laisser venir à soi les conférences.

« Levez bien la main et demain, vous serez dans le journal du parti »

Initiation aux « Âmes et thèmes de la science-fiction chinoise », avec deux jeunes écrivains (non-traduits) en résidence à Nantes, Wang Nuonuo et Zhang Ran. Entendre résonner du chinois crée un sentiment d'étrangeté bienvenue. Gwennaël Gaffric, traducteur de Liu Cixin, mène la rencontre et le transcodage (thème de cette année : coder/décoder) de main de maître.

Très peu de S.F. chinoise est lisible en français. Liu Cixin est le seul écrivain à avoir plusieurs livres traduits. Comme souvent la génération née avant 1960, l'auteur du Problème à trois corps introduit des thèmes historiques dans son œuvre, par exemple la révolution culturelle. Au contraire, les écrivains plus jeunes choisissent des thématiques proches de celles de la S.F. occidentale. Au fil de la discussion, des particularités apparaissent cependant : Wang Nuonuo estime que certains détails changent, notamment la relation aux ancêtres ou aux aînés.

Zhang Ran voit émerger une fantasy à la chinoise, où l'aventure serait plus spirituelle, plus intérieure que dans Le Seigneur des anneaux, par exemple. « Et ça peut donner des œuvres très longues. Quand on devient saint, avant d'atteindre le statut de saint suprême il y a encore 33 couches de ciel à traverser ». Selon lui, le « silkpunk », davantage qu'un genre, est une esthétique jouant sur les matières, les effets, les couleurs, les ambiances de la Chine classique. Zhang Ran a lui-même écrit une nouvelle uchronique située pendant les guerres dynastiques du Xe siècle. Un voyageur temporel y invente un proto-internet à coups de caractères d'imprimerie et de fils de soie.

La Chine a la particularité d'avoir 450 millions de cyberlecteurs. Les thèmes les plus populaires – voyage dans le temps, uchronie – sont illustrés par des millions d'œuvres disponibles en ligne. Les grandes plate-formes de cyberlittérature proposent également des adaptations en BD, dessin animé, séries, etc. Elles visent principalement un public jeune, entre 12 et 20 ans, ayant fait peu d'études. Wang Nuonuo indique qu'internet change la manière d'écrire : les œuvres sont publiées en plusieurs parties, en chapitres souvent courts. Les lecteurs postent des commentaires presque immédiatement, attribuent des notes. Les auteurs sont rémunérés en fonction du nombre de vues, comme sur Youtube.

© Sébastien Omont © Sébastien Omont

La censure existe : les écrivains connaissent tous les lignes rouges à ne pas franchir, la religion, la critique des hauts dirigeants, les problèmes ethniques, la guerre civile... Mais ils ont aussi appris à contourner la censure, à en jouer, même si ses critères changent tout le temps.

À la fin de la table ronde, « Give me five ! » demande Zhang Ran à l'assistance ; il veut faire une photo pour une association qu'il anime. Toute la salle lève la main comme un seul homme, ce qui provoque un commentaire ironique de Gwennaël Gaffric.

C'est une belle initiative des Utopiales d'ouvrir une perspective vers une littérature de l'imaginaire extra-occidentale. Souhaitons qu'il y en ait de plus en plus.

« La littérature Young Adult est devenue un genre indépendamment de l'âge »

Dans cette conférence sur le crossover entre polar et S.F., se pose la question du lectorat. Victor Dixen, qui écrit pour la jeunesse, estime que la littérature dite pour adolescents d'aujourd'hui a remplacé la littérature d'aventures, et touche un lectorat de tous âges, au point que certains éditeurs envisagent de supprimer leurs collections Young Adult pour les remplacer par des labels « aventure » ou « évasion ».

Selon Timothé Le Boucher, auteur du roman graphique Ces jours qui disparaissent, le public est de moins en moins patient, les séries marchent moins bien, au profit des albums one-shot. Benjamin Fogel souligne combien Ces jours qui disparaissent, avec sa « narration de plus en plus elliptique, sa temporalité brutale », l'a impressionné. Cela l'a confirmé dans sa volonté de s'accorder une grande liberté dans les changements de rythme de La transparence selon Irina. Venant du milieu de l'essai, de la sociologie, il mêle dans son livre, philosophie, S.F., roman noir, poésie.

Situer un roman dans l'avenir, impose aussi selon lui de proposer un scénario de sortie de crise écologique. « La simple existence d'un monde futur dans 40 ans est une utopie ».

Aqueuse hackeuse, hacker à cœur

On aborde la conférence suivante sans idée préconçue, en dehors du titre : « Sur la piste des mouchards numériques ». Elle va tourner à la performance. Une seule intervenante, en rayures noires et blanches, réduite à un prénom : Esther. Des gestes codés et un dialogue sibyllin pour commencer, provoqués par un powerpoint récalcitrant. Une diction décalée, un humour auto-évalué comme « douteux », voire « pourri » – ce qui sera confirmé à plusieurs reprises.

Si la forme oscille entre surréalisme et pop art, l'objectif est didactique : l'assistance est invitée à connecter ses smartphones à un « PiRogue » qui détecte « l'érosion numérique », c'est-à-dire les données s'écoulant là où elles ne sont pas censées le faire quand on se connecte. L'application MétéoFrance s'affiche sur les écrans de la scène : elle contient 19 pisteurs qui envoient des informations à plusieurs acteurs d'internet, en premier lieu Google, Amazon et Facebook. Vous vouliez savoir s'il va pleuvoir ? Vous allez recevoir de la pub.

Esther invite chacun à « hacker », c'est-à-dire à « questionner, bidouiller, s'approprier quelque chose et en faire autre chose ». Dépêchez-vous : pour pousser à bien voter, Trump, Macron et les Brexiters ont eu recours à des entreprises de micromarketing. Une loi est en préparation pour aller voir si les styles de vie affichés sur Facebook correspondent bien aux déclarations fiscales.

« Forcé vers la ligne claire par Hergé »

Succède à Esther E. P. Jacobs, à l'occasion de l'exposition « Scientifiction » au Musée des Arts et Métiers, et de la parution du Dernier Pharaon, relecture de Blake et Mortimer dessinée par François Schuiten. Jacobs lisait Sciences et Vie, il consultait les plus grands spécialistes quand il préparait un album, raconte Olivier Dubois, commissaire de « Scientifiction ».

Il attachait un soin méticuleux aux détails : il interrompit Les trois formules du Professeur Sato dans l'attente de photos des poubelles de Tokyo, pour s'apercevoir à réception qu'elles étaient identiques à celles de Bruxelles. Il mobilisait tant de ressources scientifiques que « lorsqu'il bascule dans la S.F., on ne le voit pas venir. Il avait une manière de faire scientifique : il insérait des coupes, des plans dans ses albums ». François Schuiten ajoute que s'il se documentait avec obsession, il n'est jamais allé au Caire par exemple et « c'est presque mieux. À partir de sources très précises, dans Le mystère de la Grande Pyramide, il a construit un rêve, une vision ».

Jacobs a été très marqué par l'expressionnisme allemand, ses films, ses graveurs. Sa carrière de chanteur d'opéra, qui créait parfois ses costumes et la scénographie, son expérience de dessinateur de mode, lui ont apporté une maturité artistique qui, comme à Franquin ou Hergé, lui a permis de « capter les grands lieux de fascination de leur époque, de cartographier les mythes de leur temps. Leur puissance graphique rend rémanents les signes qu'ils ont créés, la fusée de Tintin, la marque jaune. Ce qui explique que l'œuvre de Jacobs continue de passionner aujourd'hui ». On est assez d'accord avec cette analyse de François Schuiten.

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Olivier Dubois mentionne que les albums de Blake et Mortimer constituent une uchronie post Seconde Guerre mondiale, mais « sans les Américains, à part l'abominable Sharkey ». Mentionnons tout de même que, dans S.O.S. météores, le Shape, c'est-à-dire le Quartier Général de l'Otan, est un des objectifs du mystérieux pays perturbant le climat. Le taxi de Mortimer manque de percuter un car conduit par un soldat « yankee ». Si les Américains sont peu présents chez Jacobs, ils ne le sont pas moins que beaucoup d'autres peuples – les Soviétiques ne sont jamais mentionnés explicitement – et davantage que les Africains ou les Sud-Américains.

Le piège diabolique fut censuré en France car il présentait une vision postapocalyptique de l'avenir trop effrayante pour la jeunesse. François Schuiten renchérit en soulignant ce que la remontée de Mortimer dans la ville en ruines a de terrifiant, il estime cet album le meilleur de Jacobs, celui qui a laissé l'empreinte la plus forte. Sans doute fait-il partie de ces sinistres mortimerophidolâtres qui voient comme une qualité de l'album la quasi absence de Blake dans Le piège diabolique. Eh bien non, innocente lectrice (à la suite d'Ada Palmer, reprenons cette habitude du XVIIIe siècle d'interpeller directement le destinataire), les meilleurs Blake et Mortimer sont ceux où on trouve Blake et Mortimer, tel S.O.S. météores, ses arpentages précis de Paris et de la banlieue Sud en forme d'enquêtes – en taxi, à pied, en train et sur les toits – son ambiance de fin du monde à l'étouffée, sa S.F. climatique et réaliste bien plus inquiétante que les ptérodactyles et jacques hystériques du Piège diabolique. Mais cela dépend certainement au fond du moment où on a découvert tel ou tel album.

Contrairement à ce qui était annoncé, pas d'Ada Palmer dans cette journée et ce compte-rendu ? te demanderas-tu, gentil lecteur. Le chaos causé par le succès du festival a repoussé d'une heure les rencontres à la salle Tardis (dans la série Doctor Who, nom d'une machine à voyager dans le temps et l'espace). Le rigide Ouigo n'attend pas, hélas. Il nous faut quitter les Utopiales, passionnantes en tous points.

À venir dans « Hypermondes », une critique de l'unique Trop semblable à l'éclair, son idéologie des Lumières projetée dans le futur, ses personnages délectables et sinistres.

Sébastien Omont

www.en-attendant-nadeau.fr

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