Éditorial du numéro 92 : les ambiguïtés de la littérature

« Que signifie traduire Peter Handke ? » Pour Georges-Arthur Goldschmidt, collaborateur d’EaN, à qui l’on doit la majeure partie des traductions en français du récent prix Nobel de littérature : « le traducteur doit rester invisible ».

Mais des dissentiments politiques sont apparus à propos de la guerre et de la Serbie, occultant l’écrivain majeur qu’il demeure.

Peter Handke, selon Georges-Arthur Goldschmidt, serait celui qui a rendu la langue allemande à elle-même, après avoir été dénaturée et détruite par la langue du Troisième Reich ; il aurait rétabli dans sa splendeur sensible la langue-paysage de la tradition goethéenne, et peu importe s’il s’égare, dans un « voyage hivernal » qui n’appartient qu’à lui.

Un recueil de nouvelles dont la cohérence s’impose progressivement, Mémoires d’Amérique, combine les thèmes centraux de l’œuvre importante de l’écrivain afro-américain John Edgar Wideman, prix Femina 2017 avec Écrire pour sauver une vie. Ces thèmes sont connus, ce sont ceux qui hantent l’Amérique : la question raciale au premier chef, l’autobiographie, la violence sociale et la manière dont on y résiste, mais, note Hugo Pradelle, ces thèmes sont toujours abordés et médiatisés chez Wideman par le biais de la littérature et de subtiles « dispositifs narratifs ».

Haruki Murakami, lui, « cache son jeu », observe Maurice Mourier à la lecture de Profession romancier, un « livre étrange » dans lequel le célèbre auteur japonais « fait étalage de platitudes » sur le « métier d’écrivain » (mener une vie saine, etc…), alors que le sage artisan du langage, l’homme ordinaire assumé, se lance in fine dans « une descente en flammes du système social et politique du Japon ». Il faut lire ces « pages vengeresses » sur le conformisme social inculqué par l’école.

Witold Gombrowicz a passé vingt-quatre ans en Argentine, loin de la Pologne, à la périphérie de l’Europe, et Jean-Pierre Salgas fait revivre, à partir de sa correspondance en français, ses tentatives pour être reconnu malgré l’hostilité de la « mère Ocampo », de Roger Caillois et de Borges. Mais il fut salué par Maurice Nadeau…

Les Écrits spirituels du Moyen Âge rassemblés dans un surprenant volume de la Pléiade appellent, nous dit Richard Figuier, une lecture lente et méditative. Ce volume, venant après celui consacré aux Premiers écrits chrétiens, permet de mesurer la richesse de cette singulière production d’Occident, ces textes fondateurs qui veulent ouvrir l’âme à « ce qui, sans que la réalité extérieure semble en être changée, bouleverse en réalité toute chose ».

L’écrivain Yannick Haenel salue deux livres importants sur Francis Bacon, à l’occasion de l’exposition au Centre Georges-Pompidou : l’un, Avec Bacon, revient sur des moments partagés avec le peintre, dans la nuit, l’alcool et l’excès, et le second, d’Yves Peyré, fait magistralement sentir « la pure blessure » de cette peinture — « une peinture athée » — et son « étrange douceur ».

Dans sa nouvelle chronique consacrée à la poésie, Marie Étienne fait découvrir trois maisons d’édition et trois poètes qui ont entre eux des affinités, Jean Chavot et ses « instantanés » aux éditions Quadrature, Françoise Louise Demorgny des éditions Isabelle Sauvage (« qu’est-ce qu’une frontière pour l’enfant ? ») et Andreas Unterweger aux éditions Lanskine.

J. L., 4 décembre 2019

www.en-attendant-nadeau.fr

 

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