#olvasstóthkrisztinát : en Hongrie, une écrivaine menacée

Krisztina Tóth est l'une des autrices les plus importantes de la Hongrie contemporaine. Après avoir dénoncé, dans une interview, les représentations misogynes de romans classiques obligatoires à l'école, elle est désormais la victime d'une campagne de presse féroce. En attendant Nadeau relaie son appel et sa réponse aux lyncheurs, avec une présentation de son traducteur, Guillaume Métayer.

Krisztina Tóth, née en 1967, vit à Budapest. C’est l’une des voix majeures de la littérature hongroise contemporaine. Si on la connaît en France surtout pour son recueil de poème Le rêve du Minotaure (trad. Lionel Ray, Caractères, 2001) et Code-barres (Gallimard, « Du monde entier », trad. G. Métayer, 2014), un puissant roman choral en quinze histoires qui dessinent des visages fragmentés de femmes centre-européennes, elle est l’auteure d’une œuvre beaucoup plus abondante : sept volumes de prose (romans, nouvelles), dix recueils de poèmes, de nombreux écrits pour enfants. Ses livres sont traduits dans de nombreuses langues et ont été distingués par de nombreux prix nationaux et internationaux.

Krisztina Tóth est aussi une traductrice inlassable du français qu’elle maîtrise à merveille [1]. C’est une référence incontestable de la littérature hongroise contemporaine, qui rayonne bien au-delà des frontières du pays, dans toute la région centre-européenne et dans le monde entier, bien loin de l’image d’une auteure en mal de reconnaissance que ses adversaires du jour cherchent à forger [2]. Son œuvre extraordinairement structurée sait entrelacer un regard personnel acéré à une conscience aiguë de l’histoire [3].

Or une réponse donnée lors d’une interview, le 11 février dernier dans le « magazine du livre [4] » sur Internet, a suscité une violente polémique dans un grand nombre de médias hongrois, notoirement proches du pouvoir, et Krisztina Tóth est devenue la victime d’une campagne de presse débridée qui a entraîné de multiples agressions.

Quand on lui a demandé quelles œuvres de la littérature hongroise elle retirerait de la liste des lectures obligatoires à l’école, Krisztina Tóth a répondu qu’en raison des stéréotypes de genre qu’ils construisent, elle retirerait les œuvres suivantes : L'homme d’or (Az arany ember, 1872) de Mór Jókai (1825-1904) et Le mouton Balthazar (1958), conte en vers pour enfants de l’écrivaine Magda Szabó (1917-2007).
 
Voici la réponse qui a mis le feu aux poudres :

«- Quel livre faudrait-il en tout état de cause retirer de la liste ?

L’homme d’or de Jókai. Non pas d’abord parce qu’il est difficile à lire et décourage les étudiants, mais à cause de sa représentation des figures féminines. Que savons-nous d’elles en effet ? Tímea n'aime pas son mari, mais le sert docilement. Elle tient la maison en ordre, et assume les affaires commerciales de l’homme, quand il est loin. Jamais un mot plus haut que l’autre. Noémi est amoureuse mais elle partage l'homme. Parfois Mihály Timár apparaît sur l'île, parfois il s'en va. Noémi ne pose jamais de questions, elle ne fait que se réjouir. Elle ne se révolte pas mais attend gentiment Timár [5]. J'ai un problème comparable avec le Mouton Balthazar recommandé aux petits. J'énumère les qualités de Borbála : modeste, discrète, soigneuse. Elle met toujours la soupe à chauffer devant son maître. Elle tient la maison en ordre, et dès qu'elle a un peu de temps, court au salon de coiffure. Elle ne s'assoit jamais. Elle a des doigts de fée, c'est-à-dire qu'elle cuisine toujours de bons petits plats. Bertalan, le père, en revanche est farouche et laconique. Quand Balthazar fait l’école buissonnière, il détache, lugubre, son ceinturon. Heureusement Lili, ma fille, n’a pas compris pourquoi il le détachait : elle pensait que c’était seulement parce qu’il s’était empiffré. Affreux... C’est à partir des œuvres lues à l’école que nos enfants construisent les rôles dévolus aux genres ».

Depuis, c’est un déferlement de haine à la télévision, à la radio, dans les médias hongrois, sur Internet. On lui conseille en chœur d’aller « biner » (« planter des choux » ou « cueillir des fraises », c’est selon), c’est-à-dire exercer une activité utile, plutôt que de rester oisive à écrire, alors que justement sa position est un éloge de la littérature et de ses effets sur le monde ; on se gausse de l’appellation « poétesse » (un peu lourde en hongrois, « poète-femme » ou « femme-poète », költő-nő, que Krisztina Tóth n’a certes pas inventée…) ; sa petite fille mineure, d’origine rom, est victime de commentaires racistes ; on l’insulte dans la rue, on remplit sa boîte aux lettres d’excréments de chiens ; sa famille vit dans la peur…

Krisztina Tóth a demandé à ses traducteurs de diffuser sa « Déclaration », qui est son S. O. S. à l’Europe. Tout geste de solidarité étant le bienvenu, le 8 mars, les Palabres centre-européennes, à Sorbonne Université, lui dédieront, à l’instigation de Maougocha Smorag-Goldberg, leur séance bimestrielle.

Outre son appel au secours, j'ai aussi traduit ici la réponse, d’une ironie cinglante, que Krisztina a rédigée pour confondre ses détracteurs et agresseurs, parce que ce texte me semble exemplaire de la façon dont on doit répondre à ces houles de lynchages successifs qui secouent désormais les réseaux sociaux : par l’ironie et le renvoi aux faits. La philosophe Ágnes Heller avait bien décrit à l’avance le comportement des « fans » (c’est-à-dire étymologiquement des fanatiques), regroupés autour de quelques convictions simplistes, indignations sélectives et identités faisandées dont l’écrivaine est aujourd’hui victime.

L’autre réponse consiste à soutenir Krisztina Tóth, et, à travers elle, la liberté d’expression face aux censures de la société et de l’État. Le mot-dièse « lis Krisztina Tóth » (#olvasstóthkrisztinát) a fait florès en Hongrie : la solidarité de ses lecteurs français est bien la moindre des choses que nous devons à cette amie attentive, à cette grande voix talentueuse et courageuse.

Guillaume Métayer

Krisztina Tóth © D.R. Krisztina Tóth © D.R.

Déclaration de Krisztina Tóth

Je suis en détresse.

À la suite d'une interview, une campagne de diffamation systématique à mon encontre est en cours dans mon pays.

Des messages d’injures m’arrivent par centaines, des atrocités m’atteignent dans la rue, ma boîte aux lettres a été remplie de crottes de chien. La presse droitière attaque nominalement mon enfant adoptif, mineur, d’origine rom. Il fait l'objet de remarques racistes dans les médias. Mon fils adulte a peur, il n’ose pas s’exprimer. Il craint aussi de perdre son emploi si l’on apprend que je suis sa mère.

On rend mon travail impossible, on annule mes invitations dans les écoles les unes après les autres, l’évolution de la situation met en danger ma santé mentale. Physiquement non plus je ne me sens pas en sécurité.

Je demande à mes traducteurs et éditeurs de livres de diffuser ce message dans autant de lieux que possible.

Aujourd’hui en Hongrie tous les écrivains sont menacés dès qu’ils expriment une opinion librement.

Merci, si vous avez partagé ce message et apporté votre aide.

Krisztina Tóth, Budapest, le 24 février 2021.

Lettre aux commentateurs

Chers commentateurs,

1. Tout ce que je pense sur le thème des lectures obligatoires peut être lu dans l’interview originale. Mes arguments et mes propositions aussi.
2. Personne n’a parlé d’interdiction, on m’a demandé mon opinion. C’est bien mon droit de l’exprimer, n’est-ce pas ? Ou bien l’opinion elle-même est interdite ?
3. Tutoyer un écrivain ou une écrivaine que l’on ne connaît pas, cela ne se fait pas. La traiter de pute parce qu’elle pense différemment sur un sujet ou un autre non plus. Cela n’a rien de charmant. 
4. Pour ceux qui pensent que je n’ai jamais rien accompli, j’ai de mauvaises nouvelles. Je travaille régulièrement depuis 1989 : j’ai publié trente livres, qu’il est toujours possible de lire. Ce n’est pas une obligation bien sûr, mais la possibilité existe. La liste des publications en langue étrangère est disponible sur Internet.
5. Je ne vais pas « cueillir des fraises » parce que j’ai mal au dos, et aussi parce que je suis au milieu d’un roman. Je ne pourrais pas le terminer tout en cueillant des fraises, ou alors beaucoup plus lentement.
6. « Femme-poète » sonne bien, presque aussi bien que « pis en blanquette », mais j’ai aussi de nombreux volumes de prose. En anglais, allemand, espagnol, français, italien, finnois, suédois, etc. Bien que nous sachions que dans cette région l’écrivain est un homme, je le mentionne tout de même –  discrètement bien sûr.
7. Hier j’ai préparé un bon petit plat en sauce. Sur le sachet était écrit BELLE DAUBE DE HONGRIE [6]. Pourquoi donc cela me vient-il à l’esprit ? Association fortuite.
8. Je demande même aux admirateurs de Jókai les plus déterminés de ne pas mettre de merde de chien dans ma boîte aux lettres.


  1. Voir https://tothkrisztina.hu
  2.  https://www.youtube.com/watch?v=3fiXxmsvtz0&feature=youtu.be
  3.  Interview avec Claire Devarrieux.
  4.  https://konyvesmagazin.hu
  5.  Dans ce livre, le héros pâtit d’une forme de schizophrénie, en tout cas mène une double vie, entre deux femmes, Tímea et Noémi. Il en passe une partie dans « l'Île », le lieu des rêves, et l’autre dans la peau d’un homme d’affaires. Ces deux femmes sont caractérisées comme des victimes consentantes et se complaisent dans une position ancillaire.
  6.  Littéralement : « Fromage blanc raboteux hongrois ».

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