Éditorial du numéro 81 : les identités déplacées

Né en Lituanie, mort en France, Roman Kacew s’est appelé Émile Ajar, Fosco Sinibaldi, Shatan Bogat… et Romain Gary. Mais aussi Momo, dans "Une vie devant soi", ou Morel, dans "Les racines du ciel".

Sa publication dans la Pléiade lui donne certes une nouvelle place dans l’histoire littéraire. Norbert Czarny et Jean-Pierre Salgas préfèrent souligner les aspects bâtards et transfrontaliers de cette œuvre. Gary nous rappelle que la littérature peut nous aider à déplacer les identités.

Traduits, les livres engagent à un déplacement supplémentaire. D’Ivan Štrpka et Svetlana Žuchová (Slovaquie) à Fiona Kidman (Nouvelle-Zélande), Pagu (Brésil) et Blake Butler (États-Unis), En attendant Nadeau écoute des voix récemment passées en français. Le témoignage du poète yiddish H. Leivick sur les bagnes du tsar nous parvient grâce à la traduction de Rachel Ertel, un événement selon Carole Ksiazenicer-Matheron.

C’est à un autre décentrement qu’invitent les recherches importantes d’Anne Lafont sur les représentations des Noirs dans la peinture du XVIIIe siècle. Là où la fixation des catégories a « concouru à échafauder une idéologie de la domination », l’historienne de l’art bouscule, nous dit Diane Turquety, celles de sa propre discipline.

L’histoire des arts et des disciplines pourrait bien être, justement, celle de leur constante modification, de leurs débats intérieurs. À Olivier Neveux qui s’en prend au théâtre contemporain français, Ulysse Baratin rétorque que tout n’est pas à jeter dans les espérances politiques de certaines créations. Un même questionnement sur l’anthropologie est au coeur du livre de Michel Naepels lu par Véronique Nahoum-Grappe. Partir, revenir ne suffit plus pour avoir une parole juste sur la « misère du monde ». Encore faut-il déplacer sa propre place, l’inventer.

T. S., 5 juin 2019

www.en-attendant-nadeau.fr

 

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