La Bible, le Cerf et le retrait

Pourquoi doit-on parler des livres que l’on n’a pas vus ? C’est la mission que les éditions du Cerf nous ont pourtant assignée.

Les Éditions du Cerf, dans un souci, j’imagine, de bonne gestion, ont refusé de nous consentir un service de presse pour leur récent coffret consacré à La Bible dans les littératures du monde. Il est vrai qu’imposer le transport d’un ouvrage en deux volumes de 3,7 kg à la Poste ou à quelque messagerie (faute d’ange ?) eût été inconvenant socialement, même s’il semble que le monstre soit parvenu à certaines adresses, et pas seulement à La Croix. Eussions-eu l’occasion (non sumus digni ?) de jeter un œil dans ce monumental ouvrage que nous aurions pu souligner le travail des éditeurs (scientifiques) Yves Chevrel et Jean-Yves Masson, avec lesquels nous avions naguère eu l’occasion de collaborer à une Histoire des traductions tout aussi volumineuse…

Comme nous refusons de parler d’un livre à partir d’une simple notice publicitaire énumérant la liste en apparence séduisante des innombrables collaborateurs, nous sommes restés sur notre faim. Saine pénitence sans doute.

Si nous avions pu jeter un œil timide sur les notices consacrées à la présence de la Bible dans telle ou telle littérature – on sait que bien des langues, à commencer par l’allemand de Luther ou l’anglais de la Bible du roi James, se sont formées au contact de la Bible – nous aurions peut-être souligné avec bienveillance la valeur de certaines (« un tour de force », aurions-nous dit sans doute) tout en déplorant la faiblesse éventuelle d’autres (c’est la loi du genre). Nous aurions également mis en vedette certaines signatures par exemple, qui sait ?, le poète anglo-français Michaël Edwards  ou exprimé notre intérêt naïf pour des imprégnations plus exotiques (la Chine).

Voire, peut-être eussions-nous été tentés par une (brève) méditation sur la présence des contenus bibliques dans la littérature occidentale et sur la fragile transmission profane, aujourd’hui, de ces mêmes contenus : allons-nous vers une société à ce point déchristianisée que des figures comme Adam et Éve, Abraham et son fils Isaac, Lucifer et Gabriel (Milton, Hugo, Claudel !) et les paraboles des Évangiles (comme celle des talents enfouis…) deviendront lettre morte ou souvenir vague, sauf au sein de petites communautés sectaires  ? Est-il utile de transmettre ce considérable héritage culturel aux enfants, dans sa profonde poésie  ? La laïcité interdit-elle ce qui peut sembler une forme de prosélytisme ?  Problème en fait assez urgent.

Mais comme nous n’avons pas pu prendre connaissance de cet ouvrage qualifié curieusement de « pharaonique », Dieu merci, si je puis dire, ce pensum nous a été épargné et notre bibliothèque s’en trouve allégée de 3,7 kg.

Jean Lacoste

www.en-attendant-nadeau.fr 

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