Éditorial du numéro 66 : « Pas de polémiques »

En attendant Nadeau, en tant que revue en ligne, s’efforce d’accorder la place qui convient à la critique des revues. Aussi est-elle naturellement partenaire du Salon de la revue qui se tient les 9, 10 et 11 novembre 2018 à la Halle des Blancs-Manteaux, à Paris.

À cette occasion des membres de la rédaction participeront dimanche 11 novembre à 16 heures à un débat sur la disparition supposée de la polémique dans la critique des livres et des idées : « On ne s’autoriserait plus à dire du mal d’un livre ». EaN, comme journal bimensuel qui tente de saisir l’actualité intellectuelle, ne cherche pas par principe la polémique (la guerre, polemos…), mais ne recule pas devant les sujets qui prêtent à polémique.

Dans ce numéro, par exemple, un article de Michel Plon sur le réseau de prise en charge des enfants autistes et les méthodes innovantes mais contestées de Fernand Deligny à partir de son installation dans les Cévennes.

Pas de polémique, mais un article fouillé d’Odile Hunoult sur les grands poèmes de Marina Tsvetaeva, traduits par Véronique Lossky. En 2015, alors qu’elle venait de faire paraître sa version de la Poésie lyrique, cette dernière était apparue agacée, par avance déçue de la réception indifférente réservée à l’œuvre de la poétesse russe.

Pas de polémique mais une lecture attentive par Pierre Benetti de MOAB de Jean-Yves Jouannais, qui va donner le 16 novembre la centième séance de son « Encyclopédie de la guerre » au Centre Pompidou : un livre sur le phénomène universel de la guerre qui se présente comme un « modeste butin de citations » poussant à l’extrême l’effacement de l’auteur, selon une démarche documentaire plus radicale encore que celle d’un Alexander Kluge.

Critique, modérément, et nullement polémique, la recension par Stéphanie de Saint Marc de À son image de Jérôme Ferrari : cette description formellement virtuose du destin d’une Corse photographe de guerre, interroge la question du statut de la photographie, de l’image violente, mais le livre souffre, semble-t-il, « d’un affleurement permanent de l’auteur », bref d’abstraction.

Et c’est avec fascination qu’on lira l’article de Philippe Artières sur l’ouvrage de l’anthropologue américain Thomas W. Laqueur consacré aux différentes manières dont ont été traitées dans l’histoire les dépouilles mortelles : une remarquable encyclopédie de la culture funéraire.

Reste, au-delà de la guerre, de la mort et de la violence, la possibilité de vivre. C’est un peu la leçon, dit Albert Bensoussan, des quatre conférences qu’a données Borges sur le tango authentique d’Argentine, celui des bas-fonds de Buenos Aires. C’est, plus explicitement encore, ce qu’Éric Loret nous suggère à propos de Nagori de Ryoko Sekiguchi, une auteure qui assure une sorte de truchement entre la France et le Japon. « C’est plus globalement une leçon de vie que donne l’auteure, qui conclut : “j’ai toujours écrit sur la mort, pour les morts. Pour une fois, je voulais écrire un livre sur la vie ».

J. L., 8 novembre 2018

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