Éditorial du n°22: Peut-on trahir la vérité ?

Pascal Engel, qui a lu avec intérêt les deux volumes de « La Vie intellectuelle en France » de Charle et Jeanpierre, s’interroge tout de même : « jusqu’à quel point peut-on faire une histoire de la vie intellectuelle en insistant sur ses bases matérielles et institutionnelles sans spécifier quels sont les contenus des idées qui s’affrontent ?» Comment associer vérité et institutions ?

Y a-t-il des leçons à tirer sur ce point de l’histoire de l’Église ? Marc Lebiez rend passionnant le récit de la formation du dogme catholique, de son combat contre les théories concurrentes, baptisées « hérésies ». Sans malice, notons que la psychanalyse aussi a eu ses chapelles, ses hérésiarques et ses excommunications. Michel Plon restitue, non sans  nostalgie, l’excitation qui a accompagné la découverte du phénomène Lacan, dont on célèbre les 50 ans de la publication des Écrits. Des journalistes comme Gilles Lapouge avaient d’emblée  deviné qu’il s’agissait d’un événement !

Erreur et vérité, loyauté et trahison, fanatisme et imposture sont au cœur des luttes pour le pouvoir. Christian Mouze en donne un exemple célèbre avec le tsar Boris Godounov. Mais la manipulation atteint un degré de plus avec la notion de djihad.  Philippe Cardinal, en connaisseur du monde arabo-musulman, arbitre le débat entre Olivier Roy et Gilles Kepel sur salafisme et radicalité.

Impostures, mensonges et manipulations font la vie même des espions. Jean-Luc Tiesset évoque la sobre figure d’Edith Tudor-Hart, une espionne soviétique proche de Kim Philby, tandis que Claude Grimal revient sur l’autobiographie de John le Carré, écrivain fasciné par la duplicité et la traîtrise. Et c’est dans la Vienne du Troisième homme que Jacques Le Rider replace Mélodie de Vienne, le roman d’Ernst Lothar.

Gabrielle Napoli propose un très dense entretien avec l’écrivain allemand, Reinhard Jirgl, l’auteur du Silence. Ce « roman total et magistral », d’une écriture radicalement neuve, invite le lecteur à tisser lui-même des « liens entre les personnages, les événements, et les désastres de l’Histoire ». À saluer, le travail de la traductrice Martine Rémon. Quant au libre entretien de Jean-Yves Potel avec la Polonaise Hanna Krall, il bouleverse d’autant plus qu’il s’accompagne d’un devoir de mémoire.

Pour Maurice Mourier Le dit du loriot de Su Tong (un Clochemerle chinois qui tourne au mélodrame) est la peinture amère et lucide d’une micro-société traditionnelle à la dérive, sans vraie solidarité.

Mais l’Amérique contemporaine, avec les sinistres errances  que décrit Rick Moody dans Hôtels d’Amérique du Nord, n’est guère plus engageante : « Le romancier, nous dit Liliane Kerjan, séduite par la recherche formelle, sait faire du décousu de la  vie d’un critique d’hôtel “désespéré et méconnu” plus qu’un fantôme absurde, un personnage (…) à la fois passe-partout et juge dérisoire ». Pour sa part, Ulysse Baratin nous entraîne dans une tournée des « troquets » de Paris - article à paraître bientôt - tandis qu’Alain Joubert nous initie aux aventures d’un libraire-monte-en-l’air de New York imaginé par Lawrence Block… Mensonges, faux-semblants, illusions partout, petits remèdes…   

J. L.  7 décembre 2016

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