Éditorial du n°20

Le romancier américain Sinclair Lewis a publié en 1935 "It Can’t Happen Here", un roman traduit par Raymond Queneau sous le titre "Impossible, ici". L’écrivain imagine qu’un démagogue, un sénateur populiste, Berzelius « Buzz » Windrip, parvient à se faire élire président des États-Unis contre F. D. Roosevelt en prônant des « valeurs » autoritaires, inspirées du fascisme.

A l’époque, l’avertissement n’a pas eu heureusement de valeur prophétique et la démocratie a triomphé. Tant bien que mal. Certaines de ces idées populistes ont triomphé ce 8 novembre, lors d’une élection démocratique. Nous publions plusieurs textes décrivant l’atmosphère pré-électorale aux États-Unis : l’inquiétude était fondée.
 
Ces derniers temps, En attendant Nadeau a accordé une attention inquiète aux évolutions de la société américaine : Liliane Kerjan et Steven Simpson ont « interviewé » pour nous plusieurs jeunes auteurs américains lors du récent festival America, Claude Grimal a évoqué la question noire dans Black America, Cécile Dutheil a lu une biographie révélatrice du « Boss », Bruce Springsteen, etc. Mais, au lendemain d’un vote historique, le moment est certainement venu de réfléchir, à nouveau, sur ce système étrange que Tocqueville appelait « la démocratie en Amérique ». Nous commencerons par plusieurs contributions originales, dont celles de Steven Sampson et de Macha Vogel.

Le contraste est fort, la dimension temporelle bien différente avec François Mitterrand, né en 1916, ministre incontournable de la IVe République, européen convaincu, et amoureux transi. Fallait-il publier les lettres intimes qu’il a adressées à sa compagne, la distinguée Anne Pingeot, de 1962 à  1995 ? La publication du journal éclaire-t-elle l’évolution de l’homme de droite révolté devenant tribun socialiste ? Non sans doute, mais ces documents d’une vie apportent un éclairage attachant sur l’ancrage provincial du Président et sa carrière politique à Paris. Cette écriture lyrique à l’ancienne, cette culture de droite modérée avec ces lectures inactuelles (Jacques Chardonne …) ont presque quelque chose de rassurant.

Loin des États-Unis, proche de la France, la Mitteleuropa se trouve  quant à elle en proie à de vieux démons autoritaires et populistes, en Pologne, en Hongrie, ailleurs. Raison de plus pour s’intéresser à la littérature foisonnante de ces cultures mises longtemps sous le boisseau : le surréalisme sombre du Hongrois Ádám Bodor, la Slovénie de Dragó Jančar. Toute une partie de l’Europe se réveille dans la douleur des contradictions.

Dans ses mémoires en forme d’entretiens, la linguiste Julia Kristeva revient sur son enfance heureuse en Bulgarie, et sur ses années de formation, riches et diverses, qui la conduisent à Paris en 1965 ; elle maîtrise parfaitement le français, elle a lu Barthes et Blanchot et pourtant elle se sent, intellectuellement, en exil. « L’étrangère que je demeure », dit-elle. Tiphaine Samoyault dresse le portrait de cette intellectuelle indépendante.

Autre forme d’exil dans la langue, celui de Leïla Sebbar. Née d’un père « musulman » de Ténès, en Algérie, et d’une mère « chrétienne » de Dordogne, elle a vécu plus difficilement cette double origine, comme le suggère ce beau titre : Je ne parle pas la langue de mon père. Leïla Sebbar se sent étrangère au sein de sa famille, mais cette « fracture », note Albert Benssoussan, admiratif, fait naître une « écriture des deux bords » dont il salue l’économie.

J. L. 9 novembre 2016

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