Aussi est-ce sous le signe de la musique que s’organise d’abord ce numéro.
Plus qu’une source d’inspiration, la musique est à la genèse des poèmes chez Philippe Beck, de ses Dictées. Sa méthode ? « Écrire sous la dictée d’une pièce musicale » notamment des cantates de Bach et, in fine, « lire les époques du monde à partir de la musique ».
Le ténor britannique Ian Bostridge consacre un petit ouvrage au Voyage d’hiver de Schubert, cette « fresque de l’égarement » d’une « ineffable beauté » selon Shoshanna Rappaport-Jaccottet.
Pour le centenaire de la disparition de Claude Debussy, Pierre Tenne signale « un texte court et enlevé », un collage impressionniste de visions et souvenirs musicaux de Philippe Cassard. Notons à ce propos que le subtil Debussy n’a pas échappé aux passions nationalistes pendant la Première Guerre. Le nationalisme ? Une réalité indépassable ?
Jean-Yves Potel revient sur ce qui fut « l’Europe de l’Est », et qu’il faudrait plutôt appeler « l’Europe médiane ». Partant des études de Timothy Snyder et d’Antoine Marès il montre comment les peuples de la région (Pologne, Ukraine, Biélorussie, Lituanie), à force d’être, alternativement, bourreaux et victimes, ont élaboré un modus vivendi qui leur épargne la guerre et ses ravages. Dominique Goy-Blanquet apporte, de son côté, un éclairage bienvenu sur la longue histoire des rapports au Moyen Âge entre droit romain et coutume « barbare », telle qu’elle est reconstituée dans le volume dirigé par Soazic Kerneis.
Santiago Artozqui lit avec le recul nécessaire deux ouvrages qui illustrent le drame des passions corses, dont une correspondance entre Marie Ferranti et Jean-Guy Talamoni. L’idée de nation porte tant d’espérances et aussi d’illusions, tant d’utopie et de souffrances.
Gabrielle Napoli consacre un article sensible à Ceija Stojka, la première femme rom à témoigner par l’écriture et la peinture du génocide des Tsiganes.
On pourra lire aussi, s’agissant de l’utopie, un article sur les Schtroumpfs, ces lutins bleus qui incarnent, avec leur singulier langage, un autre mode de vie tandis que Mike Holland revient sur Maurice Blanchot à propos de Nous sommes tous la pègre. Les années 68 de Blanchot, qui introduit l’idée de « communisme d’écriture » : Mai, vu comme « la parole donnée à tous ».
Philippe Figuier reconstitue enfin « le grand projet » de Gilbert Simondon dans son livre classique de 1954, Du mode d’existence des objets techniques : rendre sa « dignité » à l’objet technique, l’arracher à la contrainte de « l’utilité » pour retrouver le sens de l’invention.
J. L., 11 avril 2018
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