Éditorial du n° 41: une ardente patience

C’est un numéro d’En attendant Nadeau assez politique que ce n° 41, par la force des choses, et parce que l’on ne peut que s’interroger aujourd’hui sur le visage de la gauche (et de la droite!) en France et dans le monde.

Christophe Aguiton, le « fondateur de l’altermondialisme », esquisse un « agenda » pour le XXIe siècle – un programme ? – qui pourrait être celui d’une gauche anti-productiviste, féministe, antiraciste et sociale, mais, note Ulysse Baratin, il s’interroge sur les tentations ici ou là de césarisme « bolivarien ». Qu’est-ce qu’une gauche sans classe sociale qui porte ses valeurs ? Axel Honneth, qui a succédé à Habermas à Francfort, prône pour sa part un retour « sérieux » au socialisme : il veut retrouver « l’inspiration principielle » d’une utopie praticable.

Dans un autre registre, romanesque, Michèle Audin associe avec bonheur dans Comme une rivière bleue langue poétique et travail d’archives. Elle reconstitue ainsi, nous dit Jeanne Bacharach, le destin des acteurs de la Commune de Paris de 1871, elle fait entendre la voix des humbles et des vaincus ; mêlant le passé et le présent, sur les pas de Lissagaray, elle dessine ainsi, dans un projet assez benjaminien, la « lumineuse physionomie de Paris ».

Déclin de la gauche ? Décadence, chute ? L’Empire romain a aussi connu le « déclin et la chute », mais, nous rappelle Bernard Lançon, bien malin qui peut en déterminer la cause : le plomb des canalisations, le christianisme (selon le voltairien Gibbon) ou la poussée des barbares, etc. Et s’il n’y avait pas eu de vrai déclin, mais la lente émergence de quelque chose de nouveau ? De supérieur même, aux yeux de Simone Weil ?

Et si ce qui comptait, pour une première orientation dans ce monde en mouvement, n’était pas de préserver les témoignages, de recueillir quand c’est encore possible « ce que savent les témoins » âgés. Jean-Yves Potel associe, d’une manière qui donne à penser, deux livres : les « écrits survivants » en yiddish, sauvés du ghetto et édités par Judith Lindenberg, et les récits oraux des enfants du Goulag, transcrits par Marta Craveni et Anne-Marie Losonczy. Des enfants qui avaient à redouter plus les hommes que les loups et les ours des forêts de Sibérie.

La Russie… L’URSS… On y revient avec la publication des poèmes et des proses écrits entre 1919 à 1922 par Vélimir Khlebnikov : « un poète, dit Christian Mouze, qui possède pleinement la langue russe (…) depuis la langue slavonne jusqu’aux slogans de la Révolution. Il est le trait d’union qui va de l’icône à la Tchéka. » Un poète manifestement intempestif : « Déguenillé sur les routes de la Russie (…) il n’a de cesse de trouver dans tout ce “bordeau” politique et social où il erre, pour reprendre Villon dont il est un peu frère (…) un âge de fraternité universelle. »

Et c’est sous le signe de Rimbaud, voyageur déclassé, que le Colombien Santiago Gamboa, interrogé par Natalie Levisalles, fait sentir la mélancolie du retour d’exil à Bogota.

J. L. 11 octobre 2017

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