Une rentrée littéraire et deux disparitions

Cette rentrée littéraire de janvier est assombrie par deux disparitions : celle, brutale, accidentelle, absurde, de Paul Otchakovsky-Laurens, le fondateur de P.O.L, et celle d’Aharon Appelfeld.

Cécile Dutheil a rendu au premier, dans ces pages, un hommage sensible qui rappelle ce qu’il a fallu d’exigence et de persévérance pour donner pareille aura à cette maison d’édition inaugurée par La Vie mode d’emploi de Georges Perec, tandis que Norbert Czarny dit ici même ce que représente l’écrivain israélien dans la transmission d’une certaine mémoire de la Shoah, la vision de l’enfance.

En attendant Nadeau a dès ses débuts porté une attention particulière à P.O.L, comme le montre, dans ce numéro même, la présence de trois recensions. Cécile Dutheil analyse Trouville Casino, de Christine Montalbetti, qui, par de subtils jeux formels, revient sur un fait divers bien réel, le braquage du casino de Trouville en 2011 par un homme de 75 ans, abattu rapidement par les policiers. L’auteur, on s’en doute, « désarticule » le genre du polar avec son « anti-héros » sans gloire pour nous initier à la « violence heureuse du roman ».

Mathieu Lindon, autre auteur P.O.L de ce numéro, déclare au début de Rages de chêne, rages de roseau (650 pages…) : « Tout à coup le monde ne convient pas. » Cet incipit désabusé conduit, par la grâce de la fable du chêne et du roseau de La Fontaine, revisitée, à ce que l’auteur nomme lui-même une « épopée ratiocinante de la douleur humaine ». C’est notre « imbécile modernité » qui est ici une nouvelle fois interrogée.

Les romans publiés chez d’autres éditeurs, petits ou grands, ne sont pas pour autant oubliés, ce qui réserve de belles découvertes. Hugo Pradelle souligne les mérites d’un roman du cinéaste Arthur Cahn, aux Éditions du Seuil, Les vacances du petit Renard, qui décrit sans fard « l’émergence d’un désir différent » chez un adolescent. Quant à Jeanne Bacharach, elle s’intéresse à la « conscience fragilisée » qu’illustre Un funambule d’Alexandre Seurat (Éditions du Rouergue).

Les essais ne sont pas négligés, qu’il s’agisse de Nicole Belmont sur l’étrangeté des contes (José Corti), de Gilbert Lascault et d’Alain Joubert, associés, sans préméditation, dans une relecture de Dada, du travail important du philosophe Jacob Rogozinski analysé par Richard Figuier. Sur le plan de l’histoire, Maïté Bouyssy revient sur l’étrange découverte, sous le plancher d’un château, des mémoires d’un charpentier dont les propos adressés sous la IIIe République à un hypothétique lecteur révèlent « l’histoire retrouvée d’un village français ».

Mais l’énigme de la littérature s’impose ici peut-être avec le plus de force avec un ouvrage grand public, une « biographie » d’Homère par Pierre Judet de la Combe (Folio, Gallimard). Ce dernier fait du poète de l’errance et de l’exil, un mythe, une invention d’aèdes ; il refuse la facilité de croire en l’existence d’un auteur unique pour l’Iliade et l’Odyssée, sans nier ce que Claire Paulian appelle un « événement auctorial », nommé Homère.

J. L., 10 janvier 2018

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