Éditorial du numéro 30

« Avec ce système, j’aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m’en irai. » Le programme du père Ubu, « roi des Polonais », combien sont-ils de dictateurs à le pratiquer de nos jours ?

Ismaël Kadaré, qui s’inspire lui aussi de Macbeth, ne peut s’empêcher, réfugié au café Rostand, à deux pas du Luxembourg, ce havre de paix, de revenir sur les malheurs absurdes de l’Albanie communiste (Jean-Paul Champseix). Le livre posthume de Todorov étudie les attitudes des artistes russes, notamment Malevitch, vis-à-vis de la Révolution, avant et après octobre 1917, tandis que Sonia Combe, à propos de reportages de Louis-Bernard Robitaille, fait un distinguo entre la pure et simple nostalgie et le sentiment d’Ostalgie, de regret du monde communiste, malgré les surveillances et la pénurie, que l’on devine dans l’ancienne RDA. Quand G. A. Goldschmidt médite avec W. G. Sebald sur « l’amère patrie » de la Heimat autrichienne, Linda Lê revient, quant à elle, sur les Cahiers de la Kolyma de Chalamov, où se dit au contraire la « souffrance nue » du bagnard, dans son irréductible exil.

La question de l’exercice du pouvoir, de la « gouvernance », se pose aussi avec acuité en Afrique, et Pierre Benetti revient, à l’occasion d’une biographie de Mobutu, sur la mise en scène, complexe, de 32 ans de règne au Zaïre. Mais c’est le « pervertissement totalitaire », comme phénomène global, conduisant au « meurtre de masse », qu’interroge Marc Lebiez à propos du livre de Martine Leibovici et Anne-Marie Roviello sur Hannah Arendt. Dans ce domaine les journalistes peuvent beaucoup nous apprendre – comme Patricia Tourancheau évoquant la police judiciaire du mythique 36, quai des Orfèvres, avant son déménagement aux Batignolles, de même que les romanciers, décrivant la guerre des « narcos », tel le Mexicain Martin Solares, dans N’envoyez pas de fleurs. Banalité du mal…

C’est presque avec soulagement que l’on ouvre avec Guillaume Basquin le petit livre de Giorgio Agamben sur Polichinelle, Pulcinella, plaisant valet de la commedia qui trouve toujours une « échappée » ou un « chemin de traverse ». Les occasions ne manquent pas de s’évader, avec l’exposition Henri Michaux, Face à Face, au Centre Wallonie-Bruxelles commentée par Gilbert Lascault, les « récits anthumes » de Paul Nougé, personnalité mal connue du fécond surréalisme belge, présentés par Dominique Rabourdin, ou les nouvelles de Noëlle Revaz, qui, nous dit Jeanne Bacharach, conduisent vers des territoires peuplés d’enfants, d’ogres et d’animaux.

La poésie est décidément à l’honneur dans ce numéro, avec les poèmes inédits de Chalamov déjà mentionnés, l’article sur L'hirondelle rouge de Jean-Michel Maulpoix par Gérard Noiret, ou la substantielle anthologie de cinquante ans de poésie française par Yves di Manno et Isabelle Garron, éclairée par Marie Étienne et Anne Malaprade.

Ceux qui s’intéressent à la politique pourront retrouver la chronique linguistique de Charles Bonnot, qui dissèque cette fois la rhétorique d’une candidate. Vomir, dit-elle.

J. L. 12 avril 2017

www.en-attendant-nadeau.fr

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.