Le débat d'EaN : littérature et réel. Chronique judiciaire (1)

Quelle relation la littérature entretient-elle avec le réel ? Le réel n’est-il pas à la fois son aliment et sa visée ? En attendant Nadeau lance le débat.

1. La citation du jour

« Tout reste à dire de l’étrangeté du réel, d’autant que la parole qui exprime ce qui n’a pas encore été exprimé demeure étrangère à elle-même. » (Pierre-Yves Soucy, revue L'étrangère).

2. Le débat d'EaN

Mais d’abord, qu’est-ce que le réel ? Celui qu’on observe autour de soi, qu’on lit dans les journaux, qu’on voit sur les écrans ? Celui, plus insaisissable, de la vie psychique, des rêves et des fantasmes ?

La littérature contemporaine, et l’art en général, puise, plus qu’autrefois, plus qu’il y a seulement 30 ans, dans les faits-divers, la petite et la grande histoire. La faute aux technologies nouvelles, à la circulation expresse de l’information. Mais de tout temps, disons depuis les Grecs et leurs tragédies, les romanciers, les poètes, les hommes de théâtre revendiquent le réel et s’y réfèrent, qu’il soit factuel ou psychologique.

L’idée est donc de proposer un débat sur ce sujet (qui pourrait prendre la forme d’un texte écrit pour la circonstance, d’une citation, brève ou moins brève, d’un aphorisme, d’un coup de gueule) à tous ceux qui le souhaiteraient —lecteurs, collaborateurs du journal. Et d’assortir ce débat d’une chronique judiciaire. Car les procès ont toujours fasciné les écrivains, qui sont, à leur manière, des enquêteurs, des déchiffreurs d’énigmes, capables de conjuguer des qualités de journalistes, d’historiens, de psychologues… bref de chercheurs de vérités dissimulées ou oubliées.

Les personnes intéressées peuvent proposer leurs textes à EaN en écrivant à l'adresse suivante : info@en-attendant-nadeau.fr.

3. La chronique judiciaire

La salle des pas perdus du Palais de Justice de Poitiers La salle des pas perdus du Palais de Justice de Poitiers

Dans la cage de verre

Par Marie Étienne

« Descends là où ils sont et mets-toi parmi eux », recommandait Anton Tchekhov, qui était, comme on sait, médecin. Quand on est écrivain, on vit souvent en solitaire. Je décidai ces temps derniers, pour retrouver les autres, de me rendre au Palais de justice, afin de vivre une expérience que je souhaitais depuis longtemps : être présente à un procès. Le choc était au rendez-vous mais pour d’autres raisons que celles auxquelles je m’attendais.

10, Boulevard du Palais

Il est moins de 9 heures du matin, il y a déjà foule à l’entrée du public, boulevard du Palais. Certains sont venus là comme moi en curieux, d’autres sont impliqués dans les affaires du jour.

Un couple me côtoie, lui est placide et corpulent, elle est petite, inquiète. Je comprends qu’ils n’ont pas le papier qu’il leur faut pour faire partie de l’autre queue, celle des prioritaires. Elle téléphone à l’avocat puis dit à l’employé qui contient et régule la foule : « Notre avocat veut vous parler ». L’employé : « Si vous croyez que j’ai le temps ! »

Nous franchissons enfin le sas où a lieu le contrôle, et je parviens à un guichet : « Où voulez-vous aller ? » Je dis « Je ne sais pas » à l’employé qui me répond : « Eh bien alors, tout droit à gauche, vous aurez la surprise ». J’étais venue, le jour d’avant, me renseigner. On m’avait dit « Vous venez à 9h, tous les jours il y a des audiences au Tribunal de Grande Instance. » Information bien lapidaire.

Un peu confuse je suis le couple de la queue, le placide corpulent et la brune décidée, qui, eux, savent où ils vont. Et pour cause, puisqu’ils sont convoqués. Je pénètre après eux dans une haute salle, murs lambrissés, lustres au plafond et bancs de bois. La Cour sur une estrade est déjà installée. Les affaires à juger sont nombreuses, cinq ou six. La Présidente les énumère puis indique, chaque fois, le temps de rétention et l’amende encourus, un avocat réprime un bâillement, moi j’entends mal. Je finis par sortir de la salle.

Pour aller où ? Dans le grand hall, un homme en robe vient vers moi, « Vous cherchez quelque chose ? ». Je dis oui et m’explique : « Je souhaite assister à un procès intéressant. — A quel titre ? » Je crois bon de répondre : «  Journaliste. — Votre carte de presse ? — Excusez-moi je n’en ai pas. » Il paraît hésitant et un peu contrarié, ce qui m’étonne, tout le Palais ou presque est ouvert au public. Alors pourquoi, un journaliste devrait fournir un document ? Il m’invite tout de même à entrer : « Venez par là », me faisant, semble-t-il, une faveur : « C’est un procès d’assises. »

Viol en sous-sol

Nouveau contrôle et nouveau sas. « Carte de presse ? — Je n’en ai pas. » Nouvelle hésitation, les policiers sourient, je franchis le barrage et j’entre dans une salle, cette fois ordinaire, sans l’élégance de l’autre. Mon mentor me désigne une place où m’asseoir, dans la travée de gauche, pratiquement inoccupée. Un homme en gris et en civil, est seul assis au premier rang. Je m’installe derrière lui.

Les bancs de la travée de droite sont en revanche bondés.

Devant nous, une estrade où se tiendra la Cour. A gauche, le box vitré de l’accusé. Un homme va et vient, inscrit des noms sur un registre, des gens s’embrassent, c’est bon enfant. Un homme en cape rouge et revers de fourrure vient d’entrer. Nous nous levons. Mais il ressort. Mon mentor est assis sur la droite, il consulte des dossiers. De quel procès va-t-il s’agir ? Je n’ose pas le demander.

Au bout de trois quart d’heure, c’est l’entrée solennelle de la Cour : le Président en robe rouge, encadré de ses deux assesseures, l’avocat général, les deux autres avocats. Nous nous levons. L’homme assis devant moi peu avant est à présent à l’intérieur du box vitré, auprès d’un homme jeune, presque fluet, les cheveux bien coupés, relevés sur le haut de la tête en toupet. L’accusé.

Il doit fournir son nom, sa date de naissance, « Je ne la connais pas » et son adresse, « Je n’en ai pas ».

Le Président :
— Vous logiez à l’hôtel ?
— Je changeais.

Il doit aussi fournir son poids, « 51 kilos », sa taille « 1 mètre 70 ». Ce n’est pas lui qui parle mais l’homme en gris à son côté : le traducteur. Le micro est mauvais, ou le son retenu par les parois de verre, on entend mal.

À présent c’est l’appel des jurés. Ils sont tirés au sort, trois d’entre eux récusés. Six d’entre eux et leurs deux suppléants vont prendre place sur l’estrade, de part et d’autre de la Cour.

Le Président informe que la victime n’a pas pu revenir de Hong Kong, la ville où elle habite, pour le jour du procès, car les démarches auprès de son pays auraient été trop longues pour aboutir en temps voulu.

Il énumère ensuite les chefs d’accusation tels qu’ils ressortent de sa déposition.

Les faits

Une jeune Chinoise appelle à son secours non loin de la Pitié Salpêtrière. Un passant accouru alerte la police. 

Elle dit au commissaire du bureau de police, puis au juge d’instruction qu’un jeune homme l’aborde près de la gare du Nord. Ils se promènent, essaient de se parler mais se comprennent mal : elle ne s’exprime qu’en anglais. Quand ils sont parvenus auprès de la Pitié, il réussit à l’entraîner dans un local désaffecté et souterrain de l’hôpital où il la jette au sol, lui enlève pantalon et culotte tandis qu’il se met nu. Elle parlemente longtemps, raconte-t-elle. En vain. Elle lui échappe, elle se rhabille et essaie de s’enfuir. Il la rattrape, et à nouveau la déshabille, la fait mettre à genoux pour la sodomiser. Elle se défend et lui saisit les testicules. C’est alors que furieux il la contraint à une fellation qui est bientôt suivie d’un coït vaginal. La séance dure trois heures. Tandis qu’elle se rhabille, il s’enfuit emportant son appareil photographique, qui vaut très cher.

Le jeune femme présente une blessure à la lèvre, des ecchymoses, se dit homosexuelle, pèse environ 38 kilos pour 1 mètre 48. Elle se sent très coupable d’avoir été aussi naïve.

Peine encourue par l’accusé : 15 ans de réclusion, conclut le Président.

La personnalité de l’accusé

Comme précédemment, on n’entend pas sa voix mais celle du traducteur, assourdie en dépit du micro par la cage de verre. En revanche on le voit, bête curieuse ou star défaite.

Il nie le viol mais pas le vol. Déclare que la victime s’est elle-même infligée après coup des blessures. Et qu’au moment des faits elle était consentante.

Le Président :
— Comment le savez-vous ?
— Par un regard qu’elle m’a jeté pendant la fellation.

Il hésite toujours sur sa date de naissance.

La mère, depuis Alger où elle demeure, répond au téléphone à ce sujet et sur la vie de son fils à Alger.

Le Président au prévenu :
— Vous avez dit au juge que vous aviez 16 ans mais d’après votre mère, vous en avez 24. C’est vous qui avez falsifié votre date de naissance ?
— Oui.
— Pour ne pas être expulsé ?
— Oui.

La mère précise que l’accusé est son aîné, que son mari, un policier, est mort assassiné en 1994.

Le Président au prévenu :
— Vous vous en souvenez ?
— J’avais 4 ans.

La mère rapporte aussi que son fils a suivi des études honorables et même bonnes dans un lycée d’Alger jusqu’au niveau de la première. Mais qu’il les a interrompues pour se former à un métier en France.

La dérive progressive

Puis on apprend que l’accusé a beaucoup voyagé avant de se fixer en France. Il quitte l’Algérie en passant par l’Espagne. Après un bref séjour en France, il s’en va en Hongrie et au Monténégro afin d’atteindre la Turquie où il est arrêté pour attentat à la pudeur.

Le Président :
— Vous rentrez à Paris. Et là, on vous arrête une première fois pour vol et pour recel, il s’agissait déjà d’un appareil photo. Au fond, qu’avez-vous fait depuis votre arrivée ?
— J’ai cherché du travail.
— Et vous pensiez y parvenir sans vos papiers ? (Ici le Président fait allusion au fait que l’accusé a renvoyé son passeport en Algérie pour des raisons peu claires). Ensuite, vous n’avez plus de logement, on vous arrête une seconde fois pour conduite en état d’ivresse, et une troisième pour port d’arme prohibée et vol avec violence. Vous êtes condamné à trois mois de prison, avec sursis. Vous voilà à présent à Fleury-Merogis. Quelqu’un est-il venu vous voir ?
— Personne.
— Y avez-vous reçu des lettres ?
— J’ai téléphoné de la cabine de la prison.
— Il y a des moments où on se sent un peu perdu, dit un des avocats.

Long exposé de la psychiatre, en fin de matinée. Pour le public, elle est de dos puisqu’elle s’adresse au Président.

La traductrice, dit-elle, ne se présentant pas, nous parlons lui et moi sans problème en français, mais dans le cours de l’entretien,  au moment où  j’aborde le sujet délicat de sa sexualité, il devient agressif, prétend ne pas comprendre et veut un traducteur.

L’accusé se présente comme le fils préféré de sa mère. Également comme un élève doué et d’une intelligence « particulière ». Lorsque sa situation se détériore en France, il dort en Gare du Nord, puis il squatte un local dans les sous-sols de la Pitié où il entraîne la jeune Chinoise. « Elle était d’accord, sinon elle aurait crié et se serait débattue » affirme l’accusé.

En conclusion, il est intelligent, parle bien le français, mais son égocentrisme, son narcissisme est tel qu’il ne prend pas en compte le point de vue de la victime. Qu’il n’en est pas du tout capable.

Je pars insatisfaite avant la fin tardive, prévue pour la soirée, réfléchissant à ce procès où la présence charnelle de la victime et de la mère de l’accusé manque beaucoup. Avec quelles inflexions, quelles expressions sur le visage auraient-elles répondu ? Quel corps a la plaignante ? Apparemment petit, fragile ? Quel aspect a la mère ? Comment est-elle vêtue? Comment a-t-elle vécu l’arrestation de son fils bien aimé ? Le prévenu, lui, est visible, derrière le verre du box mais il paraît cacher sa voix et retenir ses émotions, s’il en éprouve. Tout se passe en écho, et comme par réfraction. Impression de distance et d’irréalité. Et souvenir de Simenon.

Dans son roman, La Cage de verre, celle-ci n’est pas un box et le héros un inculpé. L’homme corrige les épreuves d’un journal, dans un bureau vitré où il est à l’abri du bruit et du remue-ménage. Ce qui l’arrange : il fuit les autres, il parle peu ou pas du tout. Aussi quand une jeune femme, sa voisine de palier, se met à l’aguicher, il s’affole et la tue. Chez Simenon, les personnages, souvent, basculent, parce qu’ils ne savent pas, ne peuvent pas s’expliquer.

Dans un procès, le Tribunal cherche à comprendre, à démonter avec rigueur le processus d’un drame en faisant s’exprimer ses acteurs. Mais les écrans demeurent ou d’autres les remplacent. D’où le trouble éprouvé quand on est spectateur. La justice des hommes découvre, dans le meilleur des cas, la vérité des faits. La vérité d’un être humain, disons plutôt sa nuit, sera-t-elle davantage approchée par l’artiste, qui par instant et par éclair, « sees through and all around », comme l’écrit le poète Williams Carlos Williams ?

Septembre 2016

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