Éditorial du numéro 62 : Cosmopolite

Sonia Combe revient sur l’événement qu’a été la réédition critique du livre I du "Capital" par Thomas Kuczynski. Pour ce communiste critique, Marx garderait sa pertinence aujourd’hui : ainsi le mode de production capitaliste creuserait sa propre tombe en détruisant non seulement les travailleurs mais aussi « die Erde » (la terre), la nature elle-même. Marx écologiste ? À voir.

Le devenir des peuples qui ont construit une culture propre et se trouvent confrontés à la « modernité » du capitalisme financier ou à la modernité tout court, technologique, des « forces productives », voilà en tout état cause un bon fil directeur.

Joseph Andras est allé en Kanaky pour retrouver la figure d’Alphonse Dianou, une personnalité charismatique de la lutte pour l’indépendance canaque, mort dans les circonstances tragiques de la grotte d’Ouvéa. Cécile Dutheil voit en l’auteur un lyrique et « loyal » défenseur de la cause kanak.

Plus près de nous, Jade Lingaard revient dans son Éloge des mauvaises herbes sur le « laboratoire » de la ZAD de Nantes où s’est imaginée la possibilité d’un monde meilleur, étranger au réalisme capitaliste, et d’une vie sociale régie par une forme de démocratie directe. Une véritable « arche de Noé » de l’utopie. Mais, comme le note Claire Paulian, la prise de parole comporte déjà des enjeux de pouvoir.

C’est un aspect capital de ce que Juliana Léveillé-Trudel nous dit de la vie des Inuits dans le Nunavik canadien aujourd’hui : un peuple réputé taiseux, avec lequel la barrière de la langue semble presque infranchissable. Et son destin, tel que nous le décrit Sophie Ehrsam à propos de ce roman, Nirlitt, nous frappe.

Avec La chute de la maison Golden nous sommes bien loin des Inuits silencieux. Les protagonistes (un père et ses trois fils), dans ce treizième roman de Salman Rushdie, ne cessent de parler dans un fondu-enchaîné entre New York et Bombay. Est-ce la fin d’un monde que signifie l’allusion à la Domus aurea, à la Maison dorée de Néron ? Est-ce une satire de la Maison blanche, est-ce un conte ? Où est de nos jours la sagesse de Sénèque ?

Romy Sanchez salue le travail exemplaire de Vincent Bloch sur Cuba après l’effondrement de l’URSS, à Cuba même, mais aussi au sein de la diaspora cubaine aux États-Unis. Au centre de l’ouvrage, la notion complexe de « lutte » dans un système sans règles claires.

C’est peut-être Pascal Quignard (dans ce dernier tome du Dernier royaume, L’enfant d’Ingolstadt, d’après un conte des frères Grimm) qui fournit le mot-clef de ces destinées : « l’entêtement », la volonté immémoriale de persévérer, l’art de continuer à mener une « vie secrète ».

J. L., 12 septembre 2018

Le 20 septembre s’ouvre le Festival America de Vincennes, qui met le Canada à l’honneur. En attendant Nadeau, partenaire de cette manifestation, s’entretiendra avec plusieurs auteurs et reviendra sur l’événement dans son prochain numéro.

www.en-attendant-nadeau.fr

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