Éditorial du n°16: Chanson de la vie qui passe

Ils ne nous quittent pas, ceux qui ont disparu. Pascal Engel rend ainsi dans ce numéro, en philosophe, un dernier hommage à Pierre Pachet, tandis que Yves Peyré, dans sa langue habituée à confronter peinture et poésie, rappelle quelle fut, dans son importance et sa variété, l’œuvre de Michel Butor.

En même temps le partenariat avec Mediapart se met en place, avec, cette quinzaine, un article panoramique de Maurice Mourier sur la littérature des deux Corées.

C’est sans doute parce qu’elles sont ancrées dans des réalités sociales et linguistiques particulières, dans une histoire et une géographie propres que les littératures dites « étrangères » nous séduisent et parviennent à l’universalité. Aujourd’hui la littérature est monde, mais c’est par sa spécificité sans cesse à découvrir qu’elle nous interpelle et qu’elle acquiert actualité et pertinence. Ainsi le trajet de l’écrivaine polonaise Zofia Nałkowska (1884-1954), « la grande dame de la littérature polonaise », selon Jean-Yves Potel, l’amie de Bruno Schulz, en dit beaucoup sur la Pologne d’aujourd’hui.

Ulysse Baratin, quant à lui, revient une nouvelle fois sur l’emblématique crise grecque au travers d’un roman de Rhéa Galanaki, L’ultime humiliation, « une épopée de la nuit qui est tombée sur tout un peuple » ; Stéphane Audeguy, lu par Pierre Benetti, pose, avec la surprenante histoire du lion Personne (né au Sénégal en 1786, mort en France en 1796), non seulement la question récurrente de l’Afrique, mais aussi celle de notre rapport au monde animal. L'article sera publié dans quelques jours.

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C’est à l’inverse de la plus proche réalité française qu’il question dans Les Sorcières de la République de Chloée Delaume, le récit, entre dystopie et prophétie, du « procès de la Sybille ». Une œuvre jubilatoire, d’une imagination débridée, qui fait rire – beaucoup selon Gabrielle Napoli –, mais d’un rire glaçant.

Glaçantes, au premier chef, les vidéos de propagande de l’État islamique, de Daech. Guillaume Basquin consacre une étude de fond au livre du documentariste Jean-Louis Comolli. Ce « cinéma de la mort », au-delà de l’abjection, emprunte les techniques du numérique pour méduser et sidérer. Est-ce encore du cinéma, de ce cinéma argentique qui avait, selon André Bazin, vocation à conserver la trace matérielle du réel et de la vie même ? Basquin et Comolli ne sont pas d’accord sur ce point et le débat est passionnant. Reste cette certitude : « le mauvais goût conduit au crime ».

Pour finir sur un ton plus léger qui n’est pas le moins désirable on lira ce que Gérard Noiret peut dire des Petits riens pour jours absolus du poète Guy Goffette : « On ne lit pas Goffette afin d'apprendre quelque chose sur l'état de la société, la trahison du langage (…), la façon dont le négatif travaille le monde. Il préfère saisir au vol ces riens qui nous traversent et ont tendance à se transformer en tout. » Ainsi sa « Chanson de la vie qui passe » …

 

J. L. 14 septembre 2016

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