Arles, des tours et un détour

Retour vers le futur, tel est le titre-programme affirmativement fourre-tout de la 49ème édition des Rencontres de la Photographie d’Arles qui se prolonge, pour certaines expositions, jusqu’au 23 septembre. Promenade digressive et impressions fugitives.

Rencontres de la Photographie d’Arles, jusqu’au 23 septembre 2018 et Cy Twombly, domaine du Château La Coste, jusqu’au 31 octobre 2018 


L’affiche est renversante, le programme de même, qui part dans tous les sens, mélange les styles, les époques, la culture. Arles est et a toujours été comme ça : éclectique- électrique, élastique-elliptique. Qu’on ne compte par sur l’institution pour lire l’avenir ou réécrire le passé, faire ou défaire l’histoire. Non, le plaisir est ailleurs : regarder les images : partout ; les partager : pour tous. La photographie, en Arles, sera singulière et plurielle ou ne sera pas…

Et si l’on commençait tout de même par le commencement ? Robert Frank à l’Espace Van Gogh. Sidelines : on ne peut rêver meilleure entrée en matière, photographique cela va sans dire. Qu’on le suive en Suisse ou ailleurs, à Paris, à Valence (Espagne), en Amérique du Sud, ce sont images qui éclosent presque sous nos yeux, impressives mais pas impressionnantes, indécises juste comme il faut. Chaque photographie de Frank appelle, attend secrètement une autre photographie. Cela se vérifie dans l’absolument moderne Les Américains (Delpire, 1958), réédité cette année et qui se trouve être au cœur, ou plutôt le cœur de cette exposition.

Raymond Depardon, Manhattan, New York, 1981. Avec l’aimable autorisation de Raymond Depardon/Magnum Photos. Raymond Depardon, Manhattan, New York, 1981. Avec l’aimable autorisation de Raymond Depardon/Magnum Photos.

En comparaison, les photos des USA (New York principalement) de Raymond Depardon paraissent bien seules dans la petite salle au-dessus, privées qu’elles sont de leurs légendaires complaintes. On les dirait deux fois muettes, et c’est un peu dommage. On se rattrape toutefois avec quelques beaux paysages (les Badlands, le Dakota…), qui rappellent, si besoin était, l’originaire nature herbeuse du photographe.

À mille lieues des images de Frank et Depardon, mais à deux pattes de l’espace Van Gogh, on se retrouve nez à truffe avec les instantanés grandeur canine de William Wegman (Être humain, Palais de l’Archevêché). Le chien renversé sur l’affiche, c’est lui. Enfin, c’est l’autre, le chien. Dès les premières images, l’impression de retomber en enfance. L’illusion, et le plaisir qui va avec, est à son comble : sous le masque du chien, le masque de l’humain, et vice versa (ah, le bel elephantôme…). Wegman mélange pinceaux et pixels, l’art de rien. Le somptueux triptyque Lundi Mercredi Vendredi bleus nous enchante. On sort de l’exposition des couleurs plein les yeux.

William Wegman, Décontracté, 2002. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Sperone Westwater Gallery. William Wegman, Décontracté, 2002. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Sperone Westwater Gallery.
De l’illusion, encore de l’illusion ! On ne peut mieux demander. Car juste à côté, c’est Le village Potemkine de Gregor Sailer (Cloître Saint-Trophime) : des répliques de villes européennes en Chine, des centres d’exercices militaires aux États-Unis, des pistes d’essais de véhicules en Suède, des façades en carton-pâte, des rues mises en scène… N’en jetez plus ! Gregor Sailer est fasciné par le faux, comme le regardeur est fasciné par les photographies de Gregor Sailer. Un monde s’ouvre sous nos yeux, qui est à la fois le décor de ce monde et son envers. On dirait un chapitre échappé de Simulacres et simulations de Baudrillard.

De l’illusion, toujours de l’illusion… Et toujours dans le même lieu. C’est au tour d’En ville de Baptiste Rabichon. D’étranges et improbables et pourtant beaux balcons forment comme le cadre propice à un rêve éveillé : « Dans ce décor, il est possible certains jours d’y apercevoir Fox-Talbot ou Renger-Patzsch. Ils s’y promènent et prodiguent quelques utiles conseils à ce jeune jardinier, cet homme fait fleur » écrit joliment François Cheval à propos de ces images-mélanges.

(En sortant, que faire ? Regarder les murs ? À Arles, les murs parlent, les murs montrent, les murs murent…)

 

© Roger-Yves Roche © Roger-Yves Roche

Basta. On reprend ses esprits comme on dit. On passe le rond-point des Arènes, on voyage en direction de la gare SNCF, on traverse le Monoprix et on se retrouve soudain… où ? Dans l’au-delà et/ou l’en deçà… une sorte de sous-sol en étage qui abrite deux expositions politiques, dans le meilleur sens du terme : Yo Soy Fidel, de l’américain Michael Christopher Brown et Grozny : neuf villes de trois femmes photographes : Olga Kravets, Maria Morina et Oksana Yushko ; on découvre aussi quantité d’ouvrages, sur des tables allongés. Des petits, des grands, des carrés, des oblongs. Il y a ceux que l’on a vus/lus pendant l’année, ceux que l’on a aimés, ceux que l’on a oubliés, ceux que l’on n’a pas oubliés. C’est le cas de Demeure d’Amaury da Cunha. Des images aussi douces que douloureuses, des mots qui s’arrêtent au bord du mystère, une manière subtile, délicate, de raconter sans révéler…

Mais le temps presse, et il y a encore tant d’expositions à visiter. On file donc à la Maison des peintres. Une colonne de fumée nous attend, si l’on peut dire, patchwork de travaux brûlants et réussis sur la Turquie d’aujourd’hui, ses non-dits et la rude tentative de les montrer. Voyez simplement Ce qui fait une guerre de Furkan Temir, photographies de ruines que l’on pourrait dire au présent, prises en 2015 et 2016 au Kurdistan, à proximité de la frontière syrienne.

2018-arles-cosmos-a4-fr-copie

À Croisière, il y a à voir… et à manger. 1968, quelle histoire ! qui vaut surtout pour les archives, inédites, de la Préfecture de Police de Paris. Mais on décide plutôt de s’arrêter sur les regards croisés de Jane Evelyn Atwood et Joan Colom. Les deux quartiers « mythiques », le Pigalle des années 70 et le Barrio Chino barcelonais de la fin du siècle dernier, ont l’air à la fois vivants et magnifiés. Voilà un beau moment d’intimité partagée, où l’on finit par se demander qui « fait » le trottoir, du photographe ou des photographiés… Et comment, et pourquoi ne pas dire un mot sur Au-delà du principe de plaisir d’Adel Abdessemed, exposition animale/borderline, dont on se demande bien quelle (freudienne) interprétation donner. Mais n’est-ce pas le jeu de l’imagination que de nous conduire hors l’imagination ?

Il faut bientôt partir. On hésite encore entre faire un tour dans une librairie bien connue, sentir, humer, reluquer, soulever les couvertures des livres, ou aller chez… Latour, au Musée Réattu. On réunit les deux en feuilletant le sublime Alfred Latour, Les gestes d’un homme libre, sur un étal de la librairie susnommée. Dans toutes ses images (dessins, gravures, photographies, décors) règne la beauté, avec une parfaite maîtrise « de la composition, de l’équilibre, de la clarté. » (Martin Rueff). Ébaubis sommes-nous.

À part ça, on part, on doit partir. Mais voilà qu’une maligne flèche au sol nous invite à descendre dans les caves du Méjean. C’est l’hommage à Robert Delpire, l’homme lige de la photographie, le créateur de la collection Photo Poche, réussite de l’édition s’il en est. Et puis, Les Américains ne sont pas si loin, n’est-ce pas ? D’un Robert l’autre, la boucle est bouclée…

Cy Twombly, 2005. Studio Gaeta (with Bacchus Painting) © Fondazione Nicola Del Roscio Cy Twombly, 2005. Studio Gaeta (with Bacchus Painting) © Fondazione Nicola Del Roscio

(Sauf si vous décidez de repartir de plus belle, c’est-à-dire de rester, ou plus précisément de quitter Arles sans quitter la photographie. Dans ce cas, allez voir les Polaroids retravaillés de Cy Twombly, des natures pas tout à fait mortes, des images intimes comme le temps qui passe, douces comme le sable : indéfinissables. Ça se trouve du côté de chez Cézanne, au Château La Coste. Et ça vaut vraiment le détour.)

Roger-Yves Roche

Quelques lectures :

L’indispensable Robert Frank, Les Américains (Delpire, 35 euros) que l’on complètera avantageusement par l’étude, profonde et fouillée, d’Arnaud Claass, Essai sur Robert Frank (Filigranes, 25 euros)

Le très complet William Wegman, Être humain, Textuel, 24,90 euros

Le très troublant Amaury da Cunha, Demeure, h’artpon, 35 euros

Le très réussi Jane Evelyn Atwood, Pigalle people 1978-1979, Le Bec en l’air, 36 euros

Le magnifique Alfred Latour, Les gestes d’un homme libre, Actes Sud, 39 euros

Et le dernier Photo Poche, captivant : Richard Kalvar, Actes Sud, 13 euros

www.en-attendant-nadeau.fr

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.