La guerre dans les Cévennes

L'Écossaise Janet Teissier du Cros, née Grierson, a passé la Deuxième Guerre mondiale dans les Cévennes. Ses mémoires, "Divided Loyalty", sont traduites en français aux éditions du Rouergue sous le titre "Le chardon et le bleuet".

Janet Teissier du Cros, Le chardon et le bleuet. Une Écossaise dans la France occupée. Traduit de l’anglais par Florence Causeur, Claude Chastagner et Jean Vaché. Éditions du Rouergue, 432 p., 23,80 €

L’histoire de l’édition étonne parfois. Ainsi aura-t-il fallu attendre 2017 pour que soit traduit Divided Loyalties, un livre de mémoires publié dès 1962, écrit par une Écossaise qui a passé la Deuxième Guerre mondiale réfugiée dans les Cévennes, une mère de famille animée par la volonté de témoigner et partager son regard intuitif, non partisan, vif, presque expérimental, sur la France déchirée telle qu’elle l’observe autour d’elle.

Janet Grierson est mariée à un polytechnicien, François Teissier du Cros, ingénieur des Ponts et Chaussées, fait prisonnier, puis libéré, mais dès l’Exode tous deux ont décidé qu’elle s’installerait à Mandiargues, propriété de famille (celle du poète Pierre), puis au-dessus du village de Valleraugue, avec leurs deux jeunes enfants, dont un bébé. Janet Teissier a été élevée dans les deux cultures, anglo-saxonne et française, elle est donc bilingue et peu à peu biculturelle. Et parce qu’elle est extrêmement fine et attentive, cette double appartenance donne lieu chez elle à une compréhension intérieure, comme si elle était française, et un léger aplomb né de la différence, une appréciation distanciée de la situation politique et humaine qu’elle et les autres vivent.

Au cœur des Cévennes, dans la zone libre de la France occupée, elle apprivoise la vie à la campagne entourée de gens de la « bonne société », comme elle, et de gens plus simples, dont elle apprécie autant les qualités. C’est ainsi qu’elle esquisse le portrait moral de Suzanne, la jeune fille à qui elle confie ses enfants : « Elle possédait cette fine trempe qui caractérise souvent les communistes français. Elle brûlait de faire des grandes choses et d’échapper à son petit monde. » Ainsi aussi qu’elle découvre la « pépinière d’ethnologie » où elle est abritée puisqu’elle a pour voisins Raymond et Emma Levi-Strauss, réfugiés, « dont le fils, Claude, est aujourd’hui un des plus célèbres ethnologues français », explique-t-elle au lecteur, ce qui fait sourire en 2017, et Germaine Dieterlen, chez qui Marcel Griaule s’est replié avec sa petite famille, qui s’effondre dans ses bras le 17 juin 1940 en s’écriant, « J’ai tellement honte que je n’arrive pas à te le dire. Pétain vient de demander l’armistice. »

Elle apprécie également Chanel, le généreux marchand de tabac, frère de Coco, qui lui permet de s’offrir une cigarette de temps en temps. « Selon la rumeur, c’est elle [Coco] qui lui avait acheté son fonds de commerce à condition de plus entendre parler de lui », dit-elle au passage.

À la fin de l’été 1942, elle découvre qu’elle est enceinte. Il est intéressant de voir ses réactions de mère de déjà deux enfants, concentrée sur les questions de nourriture et les problèmes matériels. Son livre est le témoignage d’une jeune femme qui doit prévoir son accouchement en temps de guerre, obligée de réserver dans un hôtel à Montpellier, où plusieurs chambres ont été réquisitionnées par le Haut Commandement allemand, ce qui lui déplaît profondément. Mais que faire, il est situé près de la maternité, autrement dit, « l’appartement de la sage-femme aménagé pour accueillir trois ou quatre parturientes. »

Ailleurs, Janet Teissier remarque l’élégance des Françaises qu’elle interprète comme une façon de résister à la dureté de la vie occupée et la brutalité des Allemands, comme si la frivolité était une arme de bataille. Elle constate que si les produits alimentaires sont rares, les fleurs abondent : « Le superflu, nous l’avions parfois de façon surprenante. En ce mois de juin, ma chambre était tellement pleine de lys et de roses… » Ce n’est pas le seul moment où elle évoque à la beauté de la nature, un volet ouvert un matin sur une pluie de gouttes de la branche d’un arbre, un pommier et une échelle au bout du jardin. Autre moyen d’échapper à l’impression de vivre dans un monde qui se resserre se plonger dans Jane Austen : « Mon lien préféré consistait à imaginer mademoiselle Bates réveillée à cinq heures du matin par la Gestapo. […] Je savais alors qu’il y avait un autre chemin pour sortir de cette forêt cauchemardesque, le chemin des démunis : résister et préserver son honneur. »

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Elle évoque la Résistance à l’échelle individuelle, microcosmique, celle de la région, du village, de la conscience de chacun. Elle décrit la vie la plus quotidienne : Raymond Levi-Strauss qui débarque à bicyclette pour lui demander du beurre, début d’une amitié ; son inquiétude quand elle saisit le regard de ses deux petits garçons qui ont faim ; sa surprise en découvrant que sa femme de ménage lui a subtilisé sa carte de rationnement mais elle n’ose pas la rabrouer ; le plaisir de retrouver une de ses amies juives au café La Canourgue où le serveur leur donne un ersatz de café mais avec du lait, interdit car réservé aux enfants, alors quel bonheur ; la saveur des ingrédients rares qui font la base de la cuisine française … La valeur de ce livre tient à cette accumulation de faits, d’anecdotes précieuses, la découverte que le moindre geste devient un geste de survie, l’apprentissage de la solidarité, le nouveau sens de l’amitié, l’hospitalité spontanée.

Janet Teissier a de l’humour. Elle offre une scène tendue où la police la réveille en pleine nuit, persuadée qu’elle est russe. Elle panique, elle a peur, s’indigne, se met en colère. « Une voix en moi demanda, “Quoi de plus absurde qu’un policier ?” et l’écho répondit “Deux policiers !”. […] Ma colère fut rapidement chassée par une crise de fou rire lorsque je me souvins qu’à l’étage en-dessous, se faisant toute petite, se trouvait une authentique Russe, qui n’était pas seulement russe mais juive. » C’est une amie qu’elle abrite.

À plusieurs reprises, Janet Tessier est regardée d’un mauvais œil car jugée British, donc du côté anti-Vichy = anti-Français (raccourci de beaucoup à l’époque). Purement politiques, les altercations avec des membres sa belle-famille sont frappantes parce qu’elle les rapporte avec une absolue honnêteté. Après la bataille de Mers-el-Kébir, son beau-frère, Jacques, officier de marine, explose et la tance : « Il est grand temps que vous vous décidiez à être française ou anglaise ! » Et elle réfléchit : « Étais-je apte à juger de ce qui était bon ou mauvais pour la France ? Étais-je objective ? Pétain était-il le saint et le martyr que vantaient ses admirateurs ? Identifiais-je de Gaulle avec la Grande-Bretagne ou avec la France ? » Hésitante mais juste, sensible, elle s’en remet à son for intérieur qui la fait pencher du bon côté, sans jamais donner l’impression de reconstruire quoi que ce soit pour s’offrir le beau rôle. Quelque temps plus tard, elle tombe sur sept officiers anglais dans son café habituel, qui, inversement, défendent l’action des Anglais à Mers-el-Kébir, et elle prend conscience de la vulnérabilité de sa situation, car, dit-elle, « les racines qui devaient m’attacher de plus en plus à la France avaient déjà commencé à pousser », « j’étais dans l’autre camp. »

Elle croise des «  Pétainistes honnêtes », distinguant leur allégeance politique de leur personnalité de tous les jours. Elle écoute patiemment son beau-père qui vit dans le passé, n’a rien compris au nazisme et s’en prend à la démocratie car, dit-elle, comique sans le vouloir, « il était difficile de nier que sous le Roi Soleil Hitler aurait été obligé de rester peintre en bâtiment. » Elle se situe à l’échelle de la vie vécue, frottée aux autres et pleine de paradoxes, de contradictions et de failles qui mettent en valeur sa droiture morale à elle. C’est ainsi qu’à la fin de la Guerre, quand la Résistance est plus visible, plus formée, elle saisit très bien l’esprit d’une certaine droite : « Ils voyaient la Résistance comme un mouvement sous influence étrangère, qui mettait en péril la fragile unité restaurée par le gouvernement de Pétain et se persuadaient qu’il fallait réserver à l’ennemi intérieur le même traitement qu’on infligerait aux sorcières et aux hérétiques […] En cherchant à anéantir les convictions passionnément libérales de certains Français, ils rendaient vaine l’idée que la France est investie d’une mission. » Sa leçon vaut encore en 2017.

Janet Teissier est exactement de la même génération qu’Irène Némirovsky, dont elle ne partagera pas le sort tragique. Mais elle écrit comme elle, dans une langue très tenue, bien ouvragée, classique, fruit d’une éducation scolaire et familiale solide. Elle propose de longues descriptions comme on le faisait jadis, qui se font rares à mesure qu’avance le livre, pour deux raisons. D’abord, les lieux et les gens ont été présentés. Ensuite, l’action se précipite, le temps semble raccourcir, la Résistance s’organise, les enjeux se resserrent et deviennent plus proches, plus urgents.

Le Chardon et le Bleuet est un document signé d’une femme de la grande bourgeoisie intellectuelle européenne, libre d’esprit et résistante de cœur. Espérons qu’il circule en France et devienne un classique pour toux ceux que la période, l’histoire des femmes ou simplement la belle ouvrage intéresse.

Cécile Dutheil

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