Éditorial du numéro 82 : sur la route

« Qu’est-ce que la vérité ? » se demande Ponce Pilate, si l’on en croit l’évangile de Jean, inaugurant ainsi une longue lignée de sceptiques et de relativistes.

Dans un article de fond qui prolonge son dernier livre sur Les vices du savoir, Pascal Engel entreprend au contraire de défendre, à propos de quelques livres récents, ce qu’il appelle une éthique intellectuelle qui reconnaisse, par-delà les affabulations, le caractère irréductible de la notion de vérité. Même les propagateurs de fake news et de vérités alternatives savent bien distinguer le réel de la foutaise.

Certaines circonstances sont plus favorables que d’autres : le récit de voyage se caractérise depuis longtemps (Homère… ) par la prolifération de séduisants bobards, d’autant plus crédibles que des faits vrais, ou presque, se mêlent à eux. Dominique Goy-Blanquet retrouve ainsi dans les récits de voyage de la Renaissance le choc de la rencontre avec l’altérité. Jean-Louis Tissier revient pour sa part sur les grandes expéditions scientifiques du XVIIIe siècle et Catriona Seth éclaire d’un jour nouveau et actuel les débuts de la diffusion bienfaisante de la vaccination à la même époque. L’historien Alain Hugon rappelle, pour sa part, que la conquête espagnole de l’Amérique du Sud a aussi été une entreprise de peuplement, une « grande migration ». Vous retrouverez cette « mini-série » au fil de la quinzaine.

Un peu de cette atmosphère de découverte se retrouve dans un roman (non traduit) que nous signale Gisèle Sapiro, The Dragonfly Sea, de l’écrivaine kenyane Yvonne Adhiambo Owuor, récit d’un périple entre une île du Kenya et la Chine, dans un tourbillon de langues.

L’expérience d’un ailleurs, d’une libération, c’est ce qu’était allé chercher Byron en Grèce. Mais il meurt dans les marécages insalubres de Missolonghi. Marc Porée replace des poèmes comme Le corsaire (qui bénéficie d’une nouvelle traduction) dans une méditation sur la décadence de Venise et d’Athènes.

L’Ouest américain maintenant. C’est un voyage gastronomique, disons culinaire et littéraire à la fois, que Rick Bass propose à des écrivains américains dans Sur la route et en cuisine. Liliane Kerjan nous initie ainsi au sandwich po’boy aux huîtres frites. 

C’est l’altérité et en même temps la proximité avec l’homme que rejettent les hommes qui pourchassent les ours dans le beau roman de Marc Graciano, lu par Sébastien Omont.

Autre expérience, musicale cette fois, avec la techno berlinoise des années qui ont suivi la chute du Mur et dont Ulysse Baratin relève la dimension à la fois festive et historique.

C’est dans un ailleurs tout proche que vivent ces malades hébergées dans des familles à Dun-sur-Auron, une petite ville du Cher qui, depuis la fin du XIXe siècle, a fait vivre une étonnante « colonie familiale pour aliénés ». Claude Grimal a lu le récit sensible de Juliette Rigondet sur cette expérience étonnante.

De certains voyages enfin, on ne revenait pas ou peu et il est d’autant plus important de conserver le souvenir de cette vérité-là : ainsi ce Retour à Birkenau qui impressionne Jean-Luc Tiesset, souvenirs ultimes d’une jeune fille juive d’alors, Ginette Kolinka, entre naïveté poignante et résilience hors du commun.

J. L., 19 juin 2019

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