Six voix pour la poésie

Au cours de ses pérégrinations à la 36e édition du Marché de la Poésie entre le 6 et le 10 juin 2019, Gérard Noiret s’est mis à l’écoute des voix qu'il aime et qui l’accompagnent. Il s’entretient ici avec Florence Trocmé, Anne Dujin, Michèle Finck, Thierry Renard, Patrick Maury et Lydia Padellec.

Florence Trocmé, née en 1949, est journaliste. Après avoir créé en 2004 Poezibao, elle a développé son action en se lançant dans deux entreprises ayant pour but de soutenir la création artistique délaissée par les grands médias et touchée par le désengagement de l'État : Le Flotoir, un blog personnel, et Muzibao, un site dédié à la musique classique et contemporaine.

Poezibao est très certainement, pour la poésie, le lieu critique le plus complet qui ait jamais existé. Peut-on avoir en quelques chiffres une idée de sa richesse ?

Florence Trocmé : Quelques chiffres un peu emblématiques de préférence ? Eh bien, disons, par exemple 10.700 articles en un peu moins de quinze ans, soit environ deux articles par jour, près de 3.000 abonnés à la lettre hebdomadaire distribuée par le mail, avec une progression de 5 à 10 abonnés par semaine. Et 3.000 abonnés au compte Twitter du site qui reçoit, de son côté, une moyenne de 700 visiteurs par jour et cela depuis les premières années.

Le succès de Poezibao tient en partie à la façon dont les contributions sont organisées et donc consultables. Dès le portail, est guidé par de nombreuses entrées...

F. T. : Poezibao s’articule selon 26 rubriques qui en constituent les différentes parties. C’est qu’un site Internet de ce type permet de couvrir toutes les fonctions de la presse, depuis le journal quotidien jusqu’à la revue littéraire, en passant par l’hebdomadaire ou le mensuel, en combinant des aspects généralistes ou plus spécialisés. Poezibao inclut même une vraie revue littéraire intitulée Sur Zone, qui accueille des inédits de poètes reconnus, sollicités par la rédaction. Il y a une rubrique à laquelle je tiens particulièrement, ce sont « Les notes sur la création », sorte d’anthologie d’écrits très divers, de toutes origines, sur la création, la traduction, la lecture, etc. Car je crois être là au cœur de la préoccupation de Poezibao : pourquoi des créateurs et quel est le rôle des artistes dans un monde très axé sur le profit et le divertissement ?

Dans l'évolution de Poezibao, il y a un fait notable relativement récent: l'arrivée de Nu(e), une des revues papier les plus intéressantes de ces dernières décennies.

F. T. : Oui. Le site héberge depuis quatre livraisons la revue Nu(e). Cela s’est fait sur proposition de Béatrice Bonhomme et il y a une vraie similitude de vue dans nos approches, sans doute dans le sens d’une ouverture aussi large que possible sur l’ensemble du champ poétique contemporain tellement divers et riche. Il me semble important que le site ne soit pas statique, qu’il soit capable de déceler de nouveaux territoires à explorer, voire même qu’il expérimente de nouvelles manières de faire connaître la poésie contemporaine, française et étrangère.

La présidence de la Commission Poésie du CNL, ton activité au sein de Poezibao te permettent d'avoir une vue très fine de la poésie. Quelle est aujourd'hui sa principale caractéristique ?

F. T. : Peut-être que le plus frappant est une sorte de porosité du champ poétique. Il est non seulement de plus en plus divers, mais il s’enrichit constamment d’apports de nouvelles disciplines. Il est traversé par un intense esprit de recherche, quelle que soit la ligne développée par les uns ou par les autres. Des plus lyriques aux plus expérimentaux, il semble que tous s’interrogent sur leurs pratiques et acceptent de les laisser inspirer par les pratiques non seulement des autres poètes mais aussi des autres disciplines et pas seulement artistiques. On peut penser à la philosophie, aux sciences humaines et sociales mais aussi aux mathématiques, à la physique. Sans oublier bien sûr les arts de la scène.

Ce constat est-il uniquement valable pour la poésie ?

F. T. : Je pense qu’il en va de même dans les autres domaines artistiques, en tous cas ceux qu’explorent ces autres sites liés à Poezibao, que sont Muzibao, axé sur la musique classique et contemporaine ou Le Flotoir qui est un grand journal de lecture, d’écoute et de travail. Les maîtres-mots sont sans doute ici la curiosité, la volonté d’explorer des territoires en marge du « mainstream », de favoriser en quelque sorte la biodiversité artistique et de faire partager les découvertes en cours !

Quels sont les sites que tu consultes volontiers ?

F. T. : Poezibao s’enrichit de l’expérience des autres sites, de leurs connaissances, de l’exploration qu’ils font d’autres domaines que le sien. Je pense ici particulièrement à Sitaudis, à Diacritik, à remue.net, au site de François Bon, Tiers-Livre, à Catastrophes, à En attendant Nadeau et aussi à certains sites d’éditeurs transformés en vrais centres de ressources comme celui de P.O.L.


Anne Dujin est née en 1981. Politiste de formation, après avoir travaillé comme chercheuse au CRÉDOC, elle s'est tournée vers les revues et les journaux. Si elle intervient dans différents lieux (Le Monde des idées, France Inter...), elle entretient un lien privilégié avec Esprit où elle a notamment introduit le dossier sur « L'imaginaire des inégalités ». Elle sort un premier recueil de poèmes aux éditions L'herbe qui tremble, L'ombre des heures.

L'ombre des heures ne se contente pas de cristalliser un certains nombres d'expériences. Certains de ses textes semblent ouvrir sur des perspectives mûrement réfléchies....

Anne Dujin : Tu penses peut-être à ce poème qui commence par « Quels mots sont encore disponibles / pour accueillir ce que / j'ai entendu… ». Sans être dans une démarche programmatique, je crois que j'ai cherché à mettre des mots sur le besoin d'où procède en moi la poésie. Il est liée à l'expérience, et au besoin d'un langage neuf pour dire cette expérience: voir, entendre ou ressentir quelque chose comme singulier, et se demander comment, par les mots, le rendre singulier pour quelqu'un d'autre. Pour cela, il faut sortir des usages communs du langage, ce que dans ce poème j'appelle « le moule commun de la langue ». Il faut aussi se méfier des images éculées, qui font si facilement basculer la poésie dans le cliché. C'est ce travail du « souffle patient du vers » qui est pour moi au cœur de l'écriture de poésie.

Dès l'abord on est capté par ton phrasé. Le tutoiement initial n'est pas sans rappeler les accords plaqués par certains pianistes. Et quand on referme ton livre, on reste un temps sous le charme de sa richesse sonore. Est-ce le fruit d'un travail conscient ?

A. D. : Comme lectrice de poésie, et comme lectrice tout court, je me sais sensible à la « justesse » de la phrase. Les mots sont-ils suffisamment ajustés à l'idée ou aux émotions? Sont-ils trop lourds, trop chargés, ou au contraire sont-ils en-deçà de ce qui veut se dire? Le rythme et les sonorités se déploient-ils dans un souffle naturel, non forcé? Une fois que je tiens l'image centrale du poème, et que je cherche à la déplier, je me pose toutes ces questions. Et il me faut alors un peu de temps pour trouver la phrase juste. Pour évoquer la rencontre de ces travailleurs que l'on ne croise que très tôt, à l'heure du premier métro, l'image du pantalon retourné s'est rapidement cristallisée en moi. Il m'a fallu ensuite délier la phrase, pour dire cette expérience simplement et sans misérabilisme : « Perdue parmi les visages fatigués / je marche sur l'envers du monde / comme sur un pantalon retourné / que leurs mains repassent / pour habiller le jour »

Une de tes réussites, c'est de renouveler la façon de sortir le quotidien de son « désenchantement ». De le dégager des clichés et des interdits. Comment réussis-tu par exemple à parler de la maternité ?

A.D. : Le sentiment maternel n'est pas ce qui nourrit chez moi le poème sur l'enfant. Avoir des enfants m'a plutôt remise en lien avec l'état d'enfance, ce moment où le mystère du monde est encore entier, et doit être déchiffré, mis progressivement en mots. Lorsqu'un enfant fait un cauchemar et le raconte au matin à ses parents, il est dans ce rapport originel au langage, qui consiste à recréer le monde, ou en tout cas à le rendre à nouveau habitable : « Sous la lumière basse de la cuisine / je te regarde recoudre le jour / d'un fil de confiance et de courage. »

La rencontre avec l'enfant s'est imposée dans mes poèmes, non pas pour elle-même, mais parce que, comme le dirait tout parent, elle a bouleversé mon rapport au monde. Je n'avais pas conscience qu'il s'agissait d'un thème un peu piégé, et tant mieux, car cela m'aurait intimidée. Pour autant, je ne souhaite pas devenir une poétesse de la maternité, installée dans son identité de mère. Ce serait la porte ouverte à beaucoup de facilité et, disons-le, de mièvrerie.

Mettre en exergue un extrait de Foucault est un geste inattendu. Mais plus on avance dans L'ombre des heures, plus on aperçoit que la citation est cohérent avec ta démarche...

A.D. : Je n'ai pas fait d'études de lettres, et j'ai peu lu les critiques de poésie. Je les découvre peu à peu aujourd'hui. Lorsque j'ai lu Les mots et les choses, je n'imaginais même pas écrire de la poésie. Pourtant j'ai immédiatement noté cette phrase, dans laquelle il dit que le poète « entend un autre discours, plus profond, qui rappelle le temps où les mots scintillaient dans la ressemblance universelle des choses. ». Elle décrit exactement ce que je ressentais déjà comme un pouvoir propre à la poésie: celui d'un réajustement miraculeux du langage au réel. Un réajustement éphémère, dont le poème cherche à fixer la vibration.

Tout le propos de Foucault dans cet ouvrage est de montrer comment le discours acquiert peu à peu une autonomie par rapport au réel. De nombreuses avant-gardes poétiques ont exploré les possibilités offertes par un langage autonome. Mais je crois que la formule de Foucault peut encore être un manifeste pour des poètes contemporains. Il ne s'agit pas de nier la rupture moderne, mais au contraire d'écrire à partir de cet écart qui s'est creusé entre le mot et la chose. Si le nom « mot » revient souvent dans mes poèmes, c'est parce que j'ai conscience que le mot est une réalité en soi, qui a sa vie propre, et qu'il faut parfois ré-apprivoiser. Devant le corps sans vie d'un être aimé, j'ai besoin d'écrire : « et les mots sont maintenant / des vaisseaux fantômes / qui glissent sur ta peau grise. »

Il n'y a pas de génération spontanée. Quels sont les auteurs qui t'ont parus « substantiels » parmi ceux qui t'ont immédiatement précédée ?

A.D. : Le poète belge Philippe Mathy a été pour moi très important. Son recueil L'Atelier des saisons (Cheyne, 1992), m'a rendu la poésie contemporaine accessible et désirable. Son vers est limpide, ce qui est sans doute la qualité que je révère le plus en poésie. Il m'a ensuite lue et accompagnée avec une grande générosité. Ce premier recueil lui doit beaucoup.


Michèle Finck, née en 1960, est professeure de littérature comparée à l'université de Strasbourg. Elle a publié plusieurs essais sur Yves Bonnefoy et sur les rapports que la poésie entretient avec la danse et la musique. Le prix Max Jacob attribué à Connaissance par les larmes (Arfuyen), son quatrième livre, a mis en évidence une poétesse qui depuis longtemps multiplie les liens avec des cinéastes (Jean Rouch, Laurry Garnier), des danseurs (Carolyn Carlson) et des compositeurs (Gualtiero Dazzi).

Acceptes-tu que l'on dise qu'une partie de ton œuvre est comme portée par une force quasi mystique ?

Michèle Finck : Oui. Dans mon dernier livre, je suis sans cesse au bord de la mystique, comme on dit être au bord des larmes. Il y a une tension vers elle sans que je tombe dans le religieux. Ou alors il faut prendre le mot « religion » au sens de « religare », qui signifie « relier ». La poésie est en effet ce qui me relie à quelque chose qui me dépasse. Si la poésie est pour moi un exercice spirituel, les deux centres générateurs de la quête sont le doute et le questionnement. S’il y a tension vers une transcendance, c’est une transcendance dans l’immanence, saisie dans toute sa précarité.

La fonction de la poésie est de dire la condition humaine, c’est à dire aussi le divin qui gîte au profond de l’être. Comme dit dans le poème initial, ce qui m’importe c’est cette « trace » en nous d’un « Dieu » que l’expérience des larmes permet de pressentir. Je risquerai alors la formule suivante : s’il y a une « mystique » dans mes poèmes, c’est sans doute une mystique athée, ou plutôt une mystique agnostique (qui est avant tout une pensée du questionnement : questionner, telle est notre condition).

Pour te lire, il faut être attentif à la verticalité de l'écriture, aux passages à la prose, à l'emploi soudain du haïku... Pourquoi utiliser un si vaste registre ?

M. F. : Il m’importe que la poésie soit toujours mobile, car il s’agit de dire le vivant qui est une expérience de la mobilité perpétuelle. Pour dire la vérité, il faut que les poèmes soient fidèles au mouvement et échappent à toute forme préétablie... La prose est davantage en rapport avec l’expérience du quotidien. Elle alterne avec le vers, davantage lié à une tension vers l’absolu. Mais cette alternance ne suffit pas. Surgit alors la verticalité. Connaissance par les larmes est un livre en sept mouvements qui s’ouvrent et se ferment sur un poème vertical que j’appelle « Chœur ». Le poème vertical est une forme de calligramme des larmes. Il renvoie aussi aux moments de la vie tendus vers ce qui nous dépasse. Pourtant prose, vers, verticalité ne suffisent pas à dire la vérité de la vie.

Surgit alors le poème de trois vers, proche du haïku, qui permet d’être au plus proche de l’expérience sensible. Cette forme rapide et dense saisit la vie sur le vif, mais aussi les moments de grâce, les épiphanies. Dans ces triolets, quelque chose comme la lumière de la vie peut apparaître. Ce sont des entrevisions, ou plutôt, chez moi, des entre-auditions.... Autre chose : l’alternance prose, vers, verticalité, forme de haïku , m’importe aussi parce qu’elle déstabilise le sol verbal. Dire la vérité de la vie c’est rendre compte de cette déstabilisation perpétuelle du vivant.

Comment en es-tu venue à donner au blanc une telle importance ?

M. F. : Sans préméditation, sans réflexion préalable. D'un coup, j’ai été face à lui. D'un coup, le poème est devenu ce face-à-face avec le blanc. Sans doute en suis-je arrivée là par un travail sur la langue. Pour que chaque mot soit comme un sanglot entrecoupé, pour que la langue soit avant tout rythme, il faut faire violence  à la langue. Il faut qu'elle soit une langue de l’urgence dont la densité et l’âpreté vont à l’essentiel. Ce travail a abouti à la création de longs blancs entre certains mots qui fait entrer dans la langue ce qui est absolument primordial : le silence, l’intervalle, la scansion, le souffle, le vide.

Depuis 2007, ton écriture a changé. Comment te représentes-tu ton évolution ?

M. F. : Après L’ouïe éblouie, Balbuciendo et La troisième main, Connaissance par les larmes correspond à un moment de synthèse : de la veine autobiographique de Balbuciendo et de la transposition d’œuvres musicales de La troisième main. Mais aussi à un moment d’ouverture. La veine autobiographique dans Connaissance par les larmes est liée à l’expérience fondatrice d’une séparation, qui est au centre du premier mouvement « Court-circuit ». Il y va d’une exploration et d’une imploration des larmes (lorsque celles-ci tout à coup ne parviennent plus à couler). Quelle mutation intérieure permettent les larmes pour celle qui est séparée ? Quelle métanoia ? Les mouvements suivants dépassent peu à peu cette tonalité autobiographique et ouvrent le livre vers les larmes anonymes, universelles.

Cette transmutation est au cœur de Connaissance par les larmes. Son creuset est un travail sur et avec les arts. Dans Connaissance par les larmes, le dialogue avec la musique de « Musique des larmes » se prolonge par un dialogue avec la peinture dans « Musée des larmes », et avec le cinéma dans « Cinémathèque des larmes ». Puis l’élargissement synthétique en spirales s’intensifie pour donner lieu à un sixième mouvement (« Êtrécrire ») et à un septième (« Celle qui neige ») qui ouvrent le livre sur une méditation autour de la poésie. La formule «Êtrécrire » est un viatique :  être c’est écrire ; et écrire c’est être.


Comédien, animateur de revue, directeur littéraire, responsable de l'Espace Pandora au centre de la vie poétique à Lyon, Thierry Renard, né en 1963, n'a jamais cessé d'écrire et de dire sur scène des poèmes qui semblent, affirme Charles Juliet - dont la rencontre fut décisive - « couler de source », « libres de de toute intention, de tout désir de prouver quoi que ce soit ». Il rassemble aujourd'hui, pour les éditions La rumeur libre, la trentaine de livres qui constituent son œuvre.

Meschonnic défend la thèse d'un « sujet de l’écriture » indépendant du citoyen, de l'homme quotidien et du sujet psychanalytique. En composant tes œuvres poétiques as-tu rencontré ce sujet particulier ?

Thierry Renard : À l’intérieur des deux tomes publiés (un troisième est prévu), la chronologie existe, résiste même, mais ils peuvent se lire séparément. Ils ne se suivent pas. Le premier est plutôt orienté vers les voyages, le deuxième vers les hommages, avec toujours l’amour ou l’amitié en filigrane. Quant au « sujet » que tu évoques, il en est bien le personnage central. La plupart de mes poèmes sont écrits à la première personne du singulier. La question du Je reste pour moi intacte, inexplorée. Je fais ce que je peux, j’écris avec les armes qui sont les miennes. « Je est un autre », a écrit jadis Arthur Rimbaud. Forcément, Je est toujours un autre !

Mon autobiographie relève de l’autofiction, dans sa recomposition même. Nous sommes en poésie, il ne s’agit pas là, non plus, d’un journal intime, tenu au jour le jour et au fil des pages. Le « sujet » est bien réel, mais soit c’est un objet littéraire désincarné et non identifié, soit il a un effet miroir, et il est le reflet d’une partie de la réalité. Partir de soi n’est pas faire acte de nombrilisme. Partir de soi, c’est tenter l’introspection volontaire, puis son basculement dans l’imaginaire.

Quel est ton rapport à la politique et à l'histoire ?

T. R. : La politique et l’histoire me nourrissent depuis l’adolescence, depuis les commencements de l’écriture. Mon père, ouvrier et syndicaliste, voulait que je devienne professeur d’histoire. Il me disait souvent : mieux maîtriser l’histoire, c’est maîtriser le temps humain, c’est gagner la partie sur ses adversaires. Je me suis engagé très tôt en politique, aux côtés des communistes, alors que c’était déjà passé de mode. Je crois que tous mes poèmes sont traversés par mon rapport, étroit, à la politique et à l’histoire. Mon écriture est perméable au temps où nous sommes. Mes poèmes sont des poèmes de circonstance(s)… Parmi mes poètes de prédilection, il y a les grands poètes de l’histoire du vingtième siècle, Nazim Hikmet, Pablo Neruda, Yannis Ritsos et, bien sûr, Pier Paolo Pasolini.

Si tu avais à choisir un de tes poèmes ce serait lequel?

T. R. : Question bien difficile, en vérité. J’ai toujours un peu le sentiment, sur le moment, que mon dernier est le plus réussi, le plus proche de moi et de ma vérité. Mais si je devais choisir un recueil dans son entier, je retiendrais Le fait noir. Il ouvre, d’ailleurs, le premier tome de mes Œuvres poétiques. Et sa suite, Le fait noir deux, referme le deuxième. C’est le recueil qui m’a permis d’être remarqué. Et il y est question d’une île, la Réunion, terre de poètes…

Depuis toujours tu es l'incarnation même du « passeur ». Quels sont les individus et les festivals que tu aimerais mettre en avant ?

T. R. : Passeur, agitateur, oui, depuis 1985, avec l’association Espace Pandora, à Vénissieux et ailleurs… Et éditeur, aussi, cela fait partie du « voyage ». J’ai beaucoup d’estime pour celles et ceux qui essaient de transmettre, d’aider à passer le gué. Je pense, tout d’abord, à Armand Gatti et à La parole errante. Mais je pense aussi à Jean-Pierre Siméon, à Clermont-Ferrand avec la Semaine de la poésie, à tout son boulot avec Christian Schiaretti au TNP de Villeurbanne, en tant qu’auteur associé, à l’occasion des Langagières, notamment... Jean-Pierre, encore, durant toutes les années où il a animé le Printemps des poètes en tant que directeur artistique. Mais je pense également à Yvon Le Men, à Lannion, avec son cycle de rencontres, Il fait un temps de poème.

Je pense, enfin, à ceux et à celles qui œuvrent pour concilier éducation artistique et éducation populaire. Ils ne sont pas si nombreux… Quant à mes éditeurs amis, il y a Andrea Iacovella, bien sûr, des éditions La rumeur libre, et Bruno Doucey avec qui, depuis deux ans, je collabore régulièrement avec enthousiasme.


Après les rencontres déterminantes que furent, dans les années 70, celles d'Henry Moore et de René Char, Patrick Maury, né en 1950 a engagé sa vie sur les chemins de l'écriture et de la sculpture. Tout en préparant des expositions personnelles ou collectives, il a participé très activement à des revues telles que Le Mâche-Laurier et Secousse, et a publié plusieurs livres de poèmes et une monographie aux éditions Le Lamparo, Obsidiane et Deshojo.

Avec Sonnets pour un homme mourant (Éditions Obsidiane, 2017), tu t'attaques pour la première fois à la traduction. Pourquoi traduire Burns Singer ?

Patrick Maury : C’est mon ami François Xavier Jaujard, le fondateur des éditions Granit, grand angliciste et traducteur lui-même (Henry James, John Cowper Powys, Edith Wharton, John Millington Synge, David Gascoyne, Kathleen Raine, une amie de Burns Singer) qui, au début des années 1990, a découvert Burns Singer dans le Quaderno XVI (1955) de la prestigieuse revue romaine Botteghe Oscure, dirigée alors par Giorgio Bassani. Quel ne fut pas son étonnement de voir qu’on avait publié ici l’intégrale des Sonnets for a Dying Man, soit cinquante sonnets, d’un parfait inconnu de vingt-sept ans ! Et c’est après une lecture éblouie qu’il a eut la ferme intention de les publier. Mais il fallait pour cela trouver un traducteur. Les quelques personnes contactées, après avoir pris connaissance du texte et découvert ses difficultés, déclinèrent l’offre. Moi, dans ma grande naïveté, je lui ai seulement demandé de pouvoir les lire.

De quelle nature sont les liens qui, entre ta poésie et celle de Singer, t'ont décidé à te lancer dans cette aventure?

P. M. : Il y a au départ une question purement formelle. J’étais alors en train d’écrire Petites Métanies du Temps, un recueil d’une cinquantaine de treizains. Singer, lui, avait choisi le sonnet. C’est donc, en un premier temps, la forme courte qui nous a rapprochés. Mais nos versifications répondent à des exigences bien différentes. Singer reprend, à sa façon, le sonnet élisabéthain, mêlant très librement rimes et assonances, vers de dix et onze pieds alors que je n’utilise que le vers libre et l’assonance. Non, plus que la forme, et avant même d’en prendre la mesure, ce qui m’a immédiatement séduit, c’est le titre : Sonnets for a Dying Man. J’entendais là comme un écho de mon propre titre, sa fondation homothétique en somme.

Singer voulait explorer l’insaisissable, approcher l’instant d’avant, tenter d’éclairer le vieux passage de la vie à la mort. Et pour cela, il a choisi le théâtre minuscule du sonnet afin de restreindre encore l’espace de la scène où l’acte qui se joue sous nos yeux n’apportera plus qu’un seul petit morceau de vie, déboîté du mourir. Car c’est de cela qu’il s’agit ; faire un dernier inventaire avant la fermeture des mots. Là se situe notre incroyable rencontre. Comme Singer, tout l’enjeu de ma poésie consiste à saisir, j’allais dire à fixer, la bande son du monde sur cet infime moment où le corps tombe. Qu’on se souvienne de la chute vertigineuse de cet homme fixé à jamais sur fond de World Trade Center ou de « L’homme qui chavire » de Giacometti et l’on comprendra mieux pourquoi les mots parfois nous apaisent et jamais ne nous délivrent.

La langue de Singer est d’une approche difficile. Comment as-tu surmontés les obstacles ?

P. M. : Avant toute chose, je veux rendre hommage aux trois personnes sans qui ce livre n’existerait pas : à mon co-traducteur Anthony Hubbard, poète lui-même, qui a vécu plus de cinquante ans en France, à Mary-Beth Mader, professeure de philosophie à Memphis University et enfin à Peter Broome, professeur à la Queen’s University de Belfast, traducteur de André Frénaud et auteur d’une très remarquable préface à La Sorcière de Rome en Poésie/Gallimard.

Maintenant, plus que les réelles difficultés de traduction, je voudrais tenter de justifier mon choix du vers libre non rimé. J’ai toujours eu beaucoup de mal avec les traductions en vers, décasyllabe ou alexandrin, rimés ou pas, des sonnets anglais. À la fluidité de la langue anglaise s’oppose immédiatement le martèlement du français, et l’oreille souffre. C’est pourquoi, grâce à une édition bilingue, j’ai eu l’audace de proposer un rythme plus souple qui permettra au lecteur de juger sur l’original ce que je crois être une des meilleures voix d’Angleterre.


Lydia Padellec (1976) a commencé à publier en 1999. Très vite, elle a décidé de vivre en poésie, en acceptant les sacrifices matériels que cela comporte. Auteure d'une œuvre déjà importante dont le dernier titre, Cicatrice de l'Avant jour, paru chez Al Manar en 2018, vient de recevoir le Prix Saint Quentin-en-Yvelines des Collégiens, elle mène de front plusieurs activités. Animatrice d'ateliers d'écriture, éditrice (elle a fondé en 2010 les éditions de La Lune bleue), mais aussi plasticienne et organisatrice de festival (Les Trouées poétiques) en Bretagne, elle ne baisse jamais les bras, d'autant que, spécialiste des formes japonaises, elle est invitée ici et là en France et à l'étranger (Montréal...) et n'hésite pas à se produire sur scène .

La Maison de la Poésie Rhône-Alpes, vient te publier ton anthologie : Duos - 118 jeunes poètes de langue française. Cela faisait-il longtemps que tu y travaillais ?

Lydia Padellec : Ce projet est né en 2013 d’un constat : très peu d’anthologies mettent en avant les voix de ces poètes émergents nés entre 1970 et 1990 (générations X et Y). Je souhaitais montrer la diversité de ces voix qui viennent de France et de l’étranger. A ce jour, j’ai référencé pas moins de 300 poètes édités à compte d’éditeur, actifs en poésie  ; le plus jeune étant né en 1999, publié l’an dernier par le Castor Astral. Contrairement aux idées reçues, ces générations s’intéressent à la poésie : elles ont des choses à dire et le poème leur permet de véhiculer leurs rêves, leurs révoltes, leurs espoirs ou leurs désillusions. Ils ont pleine conscience du monde dans lequel ils vivent, conscience que la poésie ne peut pas le changer mais permet d’ouvrir des fenêtres et de libérer la parole.

Ton anthologie ne réagit pas à ce seul constat...

L. P. : Elle s'efforce de corriger aussi la place des femmes dans le milieu poétique. Même si depuis quelques années nous progressons, il reste encore beaucoup à faire. Très peu de femmes poètes reçoivent de grands Prix – rien que pour l’Apollinaire, depuis 1941 seulement dix en ont été récipiendaires ! Cela ne touche pas que la poésie. La liste des prix Nobel de Littérature en est une preuve. Quant aux anthologies mixtes, leur place est réduite. En 2010, quand j’ai créé les Éditions de la Lune bleue, il était clair que mon catalogue aurait une parité parfaite : publication « en couple », comme le font aujourd’hui certains éditeurs (p.i.sage intérieur). Je ne pense pas qu’il y ait une spécificité de l’écriture « féminine », mais de nombreuses femmes écrivent, traduisent, éditent, performent, organisent des événements. Lectrices et critiques. Elles ont une part importante dans la création.

Dans tout cela, qu'en est-il de toi ?

L. P. : Un court poème de Mélancolie des embruns pourrait « définir » ma poésie : « Chaque matin, je mords dans le galet à défaut d’embrasser l’aube ». J’ai toujours eu une écriture « minimaliste ». Très inspirée à mes débuts par la poésie surréaliste, j’ai gardé le goût des images. La découverte du haïku m’a permis de revenir vers le réel : j’écris aujourd’hui des poèmes touchant le quotidien, proche de la nature, à consonance lyrique et teinté d’inquiétante étrangeté. Avec Cicatrice de l’Avant-jour j’évoque les terribles événements de 2015 et ma poésie semble prendre un tournant plus engagé. Aujourd’hui, je me partage entre le poème en vers libres, les poèmes japonais (haïku, tanka et haïbun) et principalement le poème en prose. Je me suis remise à l’écriture de nouvelles et un premier roman (ou récit) est en quête d’éditeur.

Tu écris toujours des haïkus ?

L. P. : Oui, mais beaucoup moins qu'avant. Voici par exemple un poème en prose qui a fait l’objet d’un livre pauvre réalisé avec l’artiste Véronique Arnault : « Timidement j’avance à l’orée du poème. Branches et bras se mêlent ensemble dans la terre fertile. Des rochers en bord de mer parfois viennent reposer mes pas. Mon corps devient alors grain de sable. Je communie avec le cri jouissif de la mésange. La peau du ciel se fait plus tendre. Je pénètre un mystère qui n’a rien à voir avec dieu. Je m’atomise. Je me fonds dans le paysage pour disparaître. Mais la goutte s’échappe toujours de l’océan. Seule. »

Propos recueillis par Gérard Noiret

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