En attendant Nadeau, un an après

Secrétaire de rédaction d'En attendant Nadeau, Pierre Benetti raconte la manière dont notre journal s'est adapté aux restrictions de mouvement depuis mars 2020.

C’était en 2018, le 4 avril. Autant dire il y a déjà longtemps.

Comme à son habitude, un mercredi sur deux à 18h, le comité de rédaction d’En attendant Nadeau se réunissait : une vingtaine de personnes, rassemblées en cercle autour d’une table couverte de livres. Des romans, écrits en français ou traduits, de la poésie, de l’histoire, de la philosophie, de l’art… tout ce qui venait de sortir. Qui pour ce livre ? Qu’est-ce qu’on va dire de celui-ci ? Qui a déjà lu ça ? Et pourquoi pas un entretien ? Enthousiasmes, étonnements, colères, amusements. Les livres passaient de main en main.

Ensuite on buvait un coup, chacun ayant apporté de quoi. Les échanges se poursuivaient. Des rencontres avaient lieu. On se revoyait, on prenait des nouvelles, on se disait ce qui n’avait pas pu être dit. Des jeunes discutaient avec des femmes et des hommes qui auraient pu être leurs grands-parents.

Une partie du comité de rédaction d'EaN © Pierre Benetti Une partie du comité de rédaction d'EaN © Pierre Benetti

Car l’une des singularités de ce journal depuis sa création, en 2016, est bien celle-ci : rassembler une communauté d’esprits attachés à la lecture du monde, mais aussi réunir, dans le goût des livres et des idées, des gens de 29 à 93 ans. Entre les deux, toutes les générations se rencontrent, se parlent, apprennent les unes des autres, se donnent de l’attention, du respect, de l’amitié. Rien que pour cette raison, ce journal est unique. Et au-delà même des journaux, aucun lieu, je crois, n’existe comme celui-là.

Quand il y a un an exactement le confinement a commencé, les livres n’arrivaient plus et il n’y avait plus de mains pour les partager. Les derniers furent envoyés par paquets, dans des bureaux de poste bondés. Et En attendant Nadeau continua, avec les livres qui accompagnaient le confinement de chacun ; par l’intermédiaire de la lecture, nous disions aussi ce qui nous arrivait.

Puis, avec l’été, de nouveaux livres sont réapparus. La tradition de la rentrée littéraire avait survécu à l’épidémie. Un nouveau type de réunion commença : une partie des participants était dans une pièce, l’autre sur l’écran ; et bientôt, avec les confinements et couvre-feux successifs, tous sur écran, les plus comme les moins habitués. Les livres circulèrent autrement : par le bureau de poste, encore, par d’invisibles livreurs, par des visites amicales des uns aux autres… et En attendant Nadeau continua, passant, en un an, de son numéro 99 à son numéro 123. 

Ces images de 2018 ont cela de troublant qu’elles rappellent un temps passé, tout en faisant espérer un temps à venir. Elles montrent la vie ordinaire de ce journal, mais c’est justement cet ordinaire qui a l’air étrange aujourd’hui. Vues de 2021, nos réunions de 2018 s’avèrent d’autant plus précieuses. C’est cette singularité, cette exceptionnalité du lieu et du moment qu’est En attendant Nadeau qui peut émouvoir.

Mercredi prochain, comme c’est le cas depuis un an, en attendant de pouvoir retrouver le plaisir des livres passant de main en main, un comité de rédaction aura lieu « à distance ». La mosaïque de visages sur un écran a remplacé la rangée de chaises. Il y a  moins de brouhaha, mais toujours de la discussion, moins de nouvelles rencontres mais toujours de l’amitié. En attendant Nadeau continuera.

P. B., 20 mars 2021

www.en-attendant-nadeau.fr

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