Ceux qui brûlent dans la mer

Les livres, les films, les expositions, les spectacles «sur» les migrations ne manquent pas. Parmi ces productions, le spectacle "Europa (Esperanza)" se distingue. Son adresse n’est pas faite depuis le port de départ ou le port d’arrivée, mais à partir d’un espace intermédiaire : l’entre-rive de la Méditerranée où se déplacent les harragas, «ceux qui brûlent».

Europa (Esperanza). Textes d’Aziz Chouaki, mise en scène de Hovnatan Avedikian. Avec Hovnatan Avedkian et Vasken Solakian. Jusqu’au 30 septembre, Lavoir Moderne Parisien.

Joué en juillet à la Manufacture des Abbesses et repris au Lavoir Moderne Parisien (Paris XVIIIe), ce spectacle est tiré d’une précédente mise en scène de la pièce d’Aziz Chouaki, Esperanza (Éditions des Cygnes), nom du navire où embarquent les personnages, qui pourrait être cargo majestueux ou frêle canot, voguer dans les années 90 comme en 2018. « Ceux qui brûlent » sont ceux qui fraudent, brûlent le feu, passent la frontière clandestinement - mais pas seulement. Les harragas brûlent aussi du feu du désir, de la faim, de l’espoir. C’est cette énergie complexe qu’incarne avec virtuosité et joie du jeu Hovnatan Avedikian, auquel suffit une vieille peau de bête posée au sol pour signifier un pont, une cale, une île, la terre et la mer tout entières. Il suggère aussi la peur, la peine, la frustration, les vies de violence, tout cet avant de la traversée en même temps que toute l’expérience du voyage lui-même - le danger des gardes-côtes et de la vague - et de son terme - Lampedusa comme une Ellis Island européenne.

© Aminata Beye © Aminata Beye

Entre deux créations, le comédien et metteur en scène a ajouté « Europa » à « Esperanza ». En échange, il a relâché les comédiens qui jouaient auparavant les passagers avec lui. Il se charge à présent de tous les rôles : l’ancien policier devenu capitaine de fortune, l’handicapé qui a payé la place de son fauteuil, l’aveugle Socrate, l’ingénieur binoclard qui croit encore au respect des eaux internationales... Comme les deux adolescents de la nouvelle intitulée « Allo », fascinés par les promesses du smartphone, ils sont Algériens, ont vécu les attentats, les éliminations, les massacres, la terreur des années 1990. Hovnatan Avedikian fait montre d’une étonnante agilité, tout autant physique que mentale, pour incarner tous ces personnages en un corps. Pirouettes, virevoltes, mimes, cabrioles, grimaces, tantôt cabotin, tantôt déclamatoire, son jeu nerveux, saccadé, a quelque chose du contorsionniste et du harangueur de foule, conservant toujours un brin d’ironie sur ce qu’il dit, même en voix de stentor.

Cette subtilité fait entendre toutes ces voix d’un même souffle. De même manière, le travail de coupe effectué sur les textes parvient à les unifier dans la fluidité d’un spectacle. Au côté du comédien et joueur de caron, le musicien Vasken Solakian, lunettes et costume noirs, statique, à moitié caché par une frange de cheveux brillants, n’est pas moins impressionnant de justesse. Il accompagne le texte d’airs de bouzouk, ce luth joué entre Iran, Irak, Caucase, Turquie et Balkans, et qui inscrit le spectacle dans un espace culturel supplémentaire. Comme dans les vieilles tragédies grecques, ainsi qu’on pense qu’elles furent représentées, la musique accompagne le texte, les deux ne font plus qu’un spectacle. Le duo des deux compagnons de route, complices, fraternels, fonctionne comme s’ils jouaient l’un dans l’autre.

On rit beaucoup devant les situations burlesques, qui redisent que la richesse de ce spectacle se trouve dans le refus obstiné de tenir des discours où pourrait se perdre la complexité des exils, et spécifiquement ceux issus de l’expérience algérienne, telle que la raconte Aziz Chouaki depuis de nombreuses années. On se recueille tout autant dans les moments épars où le spectacle s’apaise, tourné vers la mer qui relie nos deux rives.

Pierre Benetti

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