En attendant Nadeau: sommaire du n°23

Parce que nous essayons de réfléchir à la portée du geste critique, nous mettons à la Une les recensions de deux ouvrages qui pensent avec la littérature. "Styles", de Marielle Macé, et "La littérature au laboratoire", dirigé par Franco Moretti, illustrent les chemins divergents de la critique actuelle.

Numéro 23 et demi

EaN vous propose une sélection de quelques titres parmi les livres de la rentrée littéraire de janvier en attendant le numéro 24, qui paraîtra mercredi 18 janvier.

Laura Alcoba, La danse de l’araignée, Gallimard
De La Plata à la Capsulerie, du Sud lointain à la banlieue parisienne, Laura Alcoba suit un chemin. Tout a commencé dans la ville argentine avec Manèges, récit d’une enfance clandestine, entre planques et fausse identité. On était dans les années qui précédaient la dictature militaire et sa répression féroce. Dans Le bleu des abeilles, la narratrice rêvait de la tour Eiffel mais habitait Le Blanc-Mesnil. La danse de l’araignée s’achève en mai 1981, avec une élection en France et une libération en Argentine.

François Beaune, Une vie de Gérard en Occident. Verticales
Une vie de Gérard en Occident, de François Beaune, met en exergue Giono, Rabelais et Coluche. On est souvent très près de ce dernier, question de fidélité à une certaine langue.

Éric Chevillard, Ronce-Rose, Minuit
Combien de romans français peuvent-ils se lire d’une traite, comme on lisait autrefois les Histoires comme ça de Kipling ou le Conte de Noël de Dickens ou les Contes du chat perché de Marcel Aymé ou l’incomparable Alice de Lewis Carroll ? Avec Ronce-Rose, Éric Chevillard vient de réussir cet exploit : faire de la grande littérature avec un mixte étrange et fascinant de fable allègre et de thriller funèbre.

Hubert Haddad, Premières neiges sur Pondichéry, Zulma
Nos rêves de paix et de tolérance sont aujourd'hui rattrapés par l'horreur du terrorisme. Pour retrouver espoir, Hubert Haddad nous invite à retrouver la puissance des légendes et des récits communs.

Confessions de Nat Turner, Allia
Le bref texte des Confessions de Nat Turner, meneur d'une insurrection d'esclaves en 1831, riche d’étrangeté, réfractaire à toute interprétation simple, fait naître bien des questions.

Paul Cézanne et Émile Zola, Lettres croisées 1858-1887, Gallimard
Paul Cézanne et Émile Zola, qui se connurent au collège d'Aix et restèrent liés toute leur fie, fournissent à l'histoire l'un de ses plus célèbres exemples d'amitié entre grands artistes.

 

Littérature française

Gérard Genette, Postscript, Seuil
Postscript de Gérard Genette poursuit ses vagabondages intellectuels inaugurés avec Bardadrac en 2006. Il y applique, avec la même écriture fragmentaire et discontinue qui laisse le champ aux associations et à une grande fantaisie, une théorie de la littérature qui ne s’interdit pas la digression et l’affirmation d’un talent d’écrivain.

Marc Graciano, Au pays de la fille électrique, José Corti
Le troisième roman de Marc Graciano poursuit la trilogie entamée avec Liberté dans la montagne et Une forêt profonde et bleue. Son œuvre, radicale, exigeante, peut dérouter. Et pourtant, c’est par la violence extrême que porte son écriture qu’elle se charge d’une intensité exceptionnelle, caractéristique d’un écrivain passionnant.

Julien Magre, Je n’ai plus peur du noir, Filigrane et d&b
Dans Je n’ai plus peur du noir, le photographe Julien Magre évoque la mort de sa fille Suzanne, atteinte d’une leucémie, à l’âge de sept ans. Ses images troublent sa mémoire et inventent une forme singulière de deuil.

Littérature étrangère

Vladislav Bajac, Hammam Balkania, Galaade
Comme le célèbre Pont sur la Drina d’Ivo Andric, Hammam Balkania raconte la vie de Mehmed Pacha Sokollu. Vladislav Bajac, éditeur et écrivain iconoclaste, contrevient pourtant au roman historique grâce à une construction double très habile mettant en lumière la dispersion de la langue et de l’histoire ainsi que l’éclatement de sa propre identité. Cet article a été publié sur Mediapart.

Mia Couto, Histoires rêvérées. Chandeigne
Le romancier mozambicain de la Confession de la lionne est aussi un grand nouvelliste. Dans ses Histoires rêvérées, il traite encore de la guerre, mais pas seulement, en faisant entendre celles qu’il nomme les « voix de la terre », réponse aux blessures de l’histoire.

João Guimarães Rosa, Mon oncle le jaguar et autres histoires et Sept-de-carreau, l’âne du Sertão, Chandeigne
Les récits posthumes auxquels João Guimarães Rosa travaillait au moment de sa disparition sont enfin accessibles en français dans une traduction remarquable. En même temps que ce livre, un beau conte richement illustré paraît aux mêmes éditions Chandeigne. On y perçoit la puissance d’un écrivain ardu et envoûtant qui fait des métamorphoses permanentes des choses et de la langue le moyen de concevoir l’altérité.

Traduire João Guimarães Rosa, par Mathieu Dosse

Mathieu Dosse, qui a déjà traduit le très beau Vies arides de Graciliano Ramos (Chandeigne) et a reçu cet automne le Prix de la traduction d’Arles pour Mon oncle le jaguar et autres histoires donne à EaN un texte sur João Guimarães Rosa.

Helen Hanff, 84, Charing Cross Road, Autrement
La réédition du roman épistolaire d’Helen Hanff entre un libraire londonien et une de ses clientes américaines est celle d’un livre virtuose célébrant les relations qui se tissent entre lecteurs. Il n’a rien perdu de sa vivacité de ton, ni de son énergique croyance dans le pouvoir des livres. 

Ermanno Rea, Nostalgia, Feltrinelli
EaN accueille des recensions de livres étrangers qui n’ont pas encore été traduits et qui attirent l’attention de nos collaborateurs. Anna Colao présente ainsi un livre d’Ermanno Rea paru peu de temps avant sa disparition qui interroge ses rapports contradictoires avec Naples et clôt l’œuvre d’un homme inquiet.

Nadia Terranova, Les années à rebours, Quai Voltaire
Nadia Terranova, trop jeune pour les comprendre sur le moment, se plonge dans les « années de plomb » qui ensanglantèrent l’Italie à la fin des années soixante-dix. Elle en tire un livre générationnel charmant, entre roman sentimental et récit exemplaire.

Anton Tchekhov, Vivre de mes rêves. Lettres d’une vie, Robert Laffont
Les 768 lettres, choisies parmi les 4.400 de l’édition complète russe et admirablement traduites par Nadine Dubourvieux, nous plongent, à la manière d’un journal de bord, dans l’intimité d’un homme obstiné et éclairent une vie passée à désirer le bonheur.

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Poésie

Bashô, Journaux de voyage, Verdier et Torahiko Torada, L’esprit du haïku suivi de Retour sur les années avec le maître Sôseki, Philippe Picquier
Lorsqu’on lit un haïku, cette forme poétique très brève et énigmatique, on reste, nous dit Maurice Mourier, bien souvent « froids ou hébétés comme une poule tombée sur un couteau ». Lire les poèmes de Bashô et de ses émules, au premier rang desquels Sôseki et son élève Torahiko Torada, revient à s’initier à toute une conception du monde, de la langue et de la poésie.

Dossier Poésie du monde (3) : Mexique
Poésie du monde : Gérard Noiret part en voyage sur les traces de poètes du monde, du Mexique à la Russie en passant par la Serbie, l’Allemagne et l’Espagne. Pedro Serrano, dont nous publions également des inédits, nous explique ici comment « de ce partage entre ces deux mondes [ celui « de la solitude, celui du monde »] est né [son] rapport à la littérature. »

Dossier Poésie du monde (4) : États-Unis
En attendant Nadeau publie des poèmes inédits de Marci Vogel, qui s’entretient ici avec son traducteur, Alain Borer à propos de son livre At the border of Wilshire & de Personne (Howling Bird Press, 2015).

Essais

Jacques Damade, Abattoirs de Chicago : le monde humain, La Bibliothèque et Stéphane Geffroy, À l’abattoir, Seuil
Jacques Damade, poète et éditeur, voit dans les abattoirs du Midwest américain la course folle, violente et irresponsable, de l’humain vers sa propre destruction. Stéphane Geffroy, qui travaille depuis vingt-cinq ans dans un abattoir industriel, en explique les rouages et la dureté. Leurs livres décrivent une réalité que l’on préférerait ignorer mais à laquelle on ne peut plus échapper.

Daniel Guérin, Autobiographie de jeunesse, La Fabrique
Philosophe atypique, intensément lu par la génération de 68, Daniel Guérin donne, dans son Autobiographie de jeunesse, des clefs pour mieux appréhender sa pensée anti-autoritaire et pour comprendre ses choix sexuels qu’il relie à son engagement politique. 

Marielle Macé, Styles. Critique de nos formes de vie, Gallimard
« Comment vivre ? », « quelles formes donner à nos vies ? » : that is the question ! Marielle Macé, que l’on connaît surtout pour son travail sur le genre de l’essai au XXe siècle, tente d’y répondre avec la ferme volonté d’élargir la stylistique de l’Art à l’ensemble de l’existence.

Franco Moretti (dir), La littérature au laboratoire, Ithaque
Interroger des notions aussi traditionnelles que le genre romanesque, le style, la voix ou les thèmes en utilisant des outils scientifiques et expérimentaux comme des algorithmes ou des programmes informatiques, est-il pertinent  ? Un livre important, bien que contesté, pour la pensée de la littérature aujourd’hui.

Frédéric Rasera, Des footballeurs au travail. Au cœur d’un club professionnel, Agone
Jouer au football est un métier  ! En observant la vie d’un club de deuxième division, le sociologue Frédéric Rasera mène une réflexion sur les enjeux, évidents et parfois plus surprenants, d’un monde dont la surexposition n’est que partielle et qui permet d’interroger les relations au travail, les tensions sociales, politiques et raciales de la société contemporaine.

Histoire

Fanny Cosandey, Le rang. Préséances et hiérarchies dans la France d'Ancien Régime, Gallimard
Avec ce livre très savant, l'ambition de Fanny Cosandey, qui dévoile les enjeux de l'inégalité des statuts et des querelles de préséance, est de mettre à nu les principes fondamentaux de la monarchie absolue et la façon dont ils donnent ordre et sens à la société d'Ancien Régime.

Philosophie

Marc Crépon, L’épreuve de la haine. Essai sur le refus de la violence, Odile Jacob
Depuis Le consentement meurtrier, le philosphe Marc Crépon développe une œuvre de longue haleine, méditée, sur la violence, qui en appelle la discussion. Le refus absolu de la violence est-il encore d’actualité  ?

Jean-Claude Milner, Relire la révolution, Verdier
Jean-Claude Milner cherche par ce livre à sortir de la « croyance » révolutionnaire autant que de la situation – historique – des révolutions. Pourtant, il ne veut pas la réduire à un  mot vide et il reprend ici la question de l’Idéal aux prises avec des dispositifs d’Etat. Il s’agit aussi, ce faisant, de retravailler la notions des droits de l’homme, une urgence d’aujourd’hui.

Peter Sloterdijk, Après nous le déluge, Payot
Sloterdijk a provoqué une polémique importante dans la presse allemande par sa violente critique de la décision de la Chancelière Merkel d’accueillir un million de réfugiés. Dans ce livre paru il y a deux ans, il développe les thèmes qui l’on conduit à cette critique comme la phobocratie ou « pouvoir de la peur ». Il plaide pour un « conservatisme de gauche » qui n’a rien à  voir avec un quelconque national-conservatisme, mais qui « fait droit à des intérêts particuliers protecteurs ».

Arts plastiques

Frédéric Grolleau, Hyeronymus, moi, Jérôme Bosch, ou le peintre des enfers, Editions du littéraire
En cette année qui célèbre Jérôme Bosch, Paul Louis Rossi, écrivain et critique, présente le travail de Frédéric Grolleau qui s’empare de manière ambitieuse de la vie mystérieuse du peintre et s’emploie à la resituer dans son époque, comme celle d’un véritable acteur du temps.

Exposition Hergé, Grand Palais, jusqu’au 15 janvier 2017
Conçue autour des moments de ruptures dans l’œuvre d’Hergé – la couleur, le réalisme, les drames intimes… –, l’exposition du Grand Palais dessine un autre visage du créateur et montre une œuvre en perpétuelle évolution.

Vincent Van Gogh, Le brouillard d’Arles : carnet retrouvé, Seuil
La publication de dessins préparatoires inconnus de Vincent Van Gogh provoque une polémique sur leur authenticité. Leur découverte offrirait des perspectives complémentaires sur sa vie à Arles et les tableaux de cette période. Entre reconnaissance qui se vérifie et doutes sur ces images inédites, ce grand carnet de brouillon invite à une contemplation troublée, incertaine et dubitative.

Théâtre

Krystian Lupa met en scène Thomas Bernhard
Pour sa quarante-cinquième édition, le Festival d’Automne à Paris se clôt sur un événement exceptionnel, un «  Portrait  »  consacré à Krystian Lupa, avec trois mises en scène de l’artiste polonais, à partir de textes de Thomas Bernhard  : un roman, Des arbres à abattre à l’Odéon, deux pièces, Place des Héros, à la Colline, Déjeuner chez Wittgenstein, dans la salle des Abbesses du Théâtre de la Ville.

Chroniques

Des mots sur les choses (2)
Toujours en alternance avec la série Au Palais de justice, nous poursuivons notre réflexion sur « la littérature et le réel » en compagnie, cette fois-ci, du poète Adonis et de la psychanalyste Agnès Benedetti. Cet article a été publié sur notre blog.

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