Éditorial du numéro 80 : expériences inclassables

Dans "White" (traduire : "homme blanc privilégié"), Bret Easton Ellis revient sur sa dure condition d’icône de la mode intellectuelle à Hollywood et à New York.

Il critique les réseaux sociaux qui suintent la haine et le mépris, et, provocateur toujours, manipule le politiquement correct comme un explosif. Il continue à jouer à l’American gigolo façon Richard Gere, mais Ellis a-t-il toujours le contact avec le réel, se demande Steven Sampson.

Dans La nuit sauve, Hélène Frédérick revient sur le passage de l’adolescence dans le Québec des années 80 : cet âge, dit Pierre Benetti, est un « temps médiocre, un intermède incertain, privé de l’enfance et à la traîne de l’âge adulte », un temps de frustrations.

C’est dans une plus inquiétante « terre gaste », un territoire où l’on perd la maîtrise de soi et de son corps que l’on entre avec la maladie, et plus spécifiquement l’annonce d’un cancer. Un jour, on entre en Étrange pays de Colette Mazabrard raconte ainsi au plus près, note Jeanne Bacharach, citant Rimbaud, « le bond sourd de la bête féroce ».

Michel Porret salue une nouvelle traduction « incisive » (sic) du Dracula de l’Irlandais Abraham Stoker, par l’angliciste Alain Morvan, qui a su rassembler dans un volume de la Pléiade tout un peuple de morts-vivants et de vampires, avides de sang frais...

Pierre Goldman, une figure des années 70, a dit dans ses Souvenirs obscurs d’un juif polonais en France comment le fils de résistants polonais pouvait plonger dans l’action directe, violente. On sait qu’il fut assassiné en 1979. Cécile Dutheil a relu l’étrange roman intitulé L’ordinaire mésaventure d’Archibald Rapoport de 1977, elle y retrouve un singulier et instable mélange de mystique sincère de la révolution et de lyrisme sans grâce, à deux pas de la farce sanglante. Mais pourquoi songe-t-elle ici à Patrick Modiano ?

Même avec Voltaire, on peut encore être surpris, par exemple par ce « chef-d’œuvre » qui enthousiasme Jean Goldzink, les nouvelles Questions sur l’Encyclopédie chez Bouquins. Cet « énorme monument » recomposé a notamment la vertu de proposer une nouvelle définition de la philosophie, comme critique des faits historiques, des témoignages, des croyances, des dogmes, des mœurs. Ouvrage séduisant, surtout quand on retrouve aussi la verve d’un polémiste dopé au chocolat.

Pierre Tenne analyse pour sa part les articles politiques de l’anarchiste Errico Malatesta (1853-1932) réunis en livre chez Lux, même si « le meilleur livre de Malatesta, c’est sa vie » selon Luigi Fabbri, son biographe. Celle du militant est éloquente : emprisonné dès ses 14 ans, engagé auprès de Bakounine à Saint-Imier, en 1872, dans les expériences jurassiennes de fédération, etc..

C’est la notion d’association qui semble avoir orienté la pensée et l’action d’Eugène Varlin, qui se disait, à l’époque de Proudhon et de Marx, « communiste non-autoritaire ». Une pensée nourrie par l’expérience des sociétés ouvrières parisiennes et dont Danielle Tartakowsky montre l’actualité.

J. L., 22 mai 2019

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