Éditorial du numéro 44: remonter les fleuves

Le Congo : avec Conrad. La sortie de la Pléiade nous offre l’occasion, non d’une critique au sens habituel du terme, mais de récits du choc qu’a représenté pour certains écrivains la lecture d’"Au cœur des ténèbres" et de "Lord Jim".

Yannick Haenel, qui appuie largement son roman Tiens ferme ta couronne – dont nous avons été heureux d’apprendre qu’il avait obtenu le prix Médicis – sur le livre de Conrad et sur la façon dont il a inspiré Apocalypse now de Coppola, nous raconte la stupeur chaque fois ressentie devant la relation de ce texte au mystère et à la vérité. Maurice Mourier revient sur l’essentielle apatridie de l’auteur d’En marge des marées. Linda Lê nous dit que lire Conrad, c’est, à la façon de lord Jim, « sauter dans les profondeurs d’un abîme éternel » et Pierre Benetti nous écrit depuis le Congo, dans une proximité de terrain troublante avec les personnages du plus célèbre texte de l’auteur.

Remonter les fleuves, c’est aussi, imaginairement, revenir aux sources du savoir historique, rouvrir des dossiers. Ce que fait Susan Rubin Suleiman avec La question Némirovsky qui travaille en profondeur les problèmes de l’assimilation à l’échelle d’une famille juive française ; ce que fait aussi de façon sidérante le livre de Dina Porat, traduit de l’hébreu, sur Abba Kovner, l’homme qui ne cessa jamais de résister dans le ghetto de Wilno et qui est devenu l’un des plus grands poètes d’Israël tout en restant une figure marquante du sionisme de gauche.

Peter Handke, dans son dernier livre, donne des odeurs et de la langue à la remontée vers l’enfance : la forêt, les champignons… remonter les fleuves, c’est aussi aller aux sources du moi. Ou de la culture : le livre de Pierre Vesperini sur Lucrèce nous rappelle que la philosophie est l’espace d’une pratique et d’une éthique vivantes.

Violette Nozière, la correspondance d’Albert Camus avec Maria Casarès, l’exposition Gauguin au Grand Palais, l’analyse par Francis Wolff des utopies anti-humanistes contemporaines, l’essai d’ « iconomie » de Peter Szendy… : des retours réfléchis à découvrir au fil de la quinzaine.

T. S., 22 novembre 2017

www.en-attendant-nadeau.fr

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.