Sommaire du numéro 44

Violette Nozière, la correspondance d’Albert Camus avec Maria Casarès, l’exposition Gauguin au Grand Palais, l’analyse par Francis Wolff des utopies anti-humanistes contemporaines, l’essai d’« iconomie » de Peter Szendy… : des retours réfléchis à découvrir au fil de la quinzaine.

Littérature française

Mika Biermann, Roi., Anacharsis
Roi. de Mika Biermann décrit les derniers jours de la ville imaginaire de Turpidum, treizième et dernière cité étrusque, écrasée par le rouleau compresseur de Rome. Entre ironie et sérieux, le livre s’emploie à révéler l’écart entre le poids de l'Histoire et la trivialité du quotidien.

Albert Camus - Maria Casarès, Correspondance : 1944-1959, Gallimard
De leur rencontre en 1944 jusqu’à quelques jours avant la disparition de l’écrivain, Maria Casarès et Albert Camus se sont écrits, beaucoup,  se répétant leur amour, leurs sentiments. Lyriques, érotiques, leurs échanges témoignent de la vie intellectuelle de l’époque, de ce qu’est la France des années 50, en même temps qu’ils entretissent un discours amoureux qui fait de l’union la pierre angulaire de la vie.

Pascal Herlem, Limoges, L’Arbalète
Après un beau récit consacré à sa sœur, Pascal Herlem poursuit l’investigation de sa propre vie, qui fait d’un rapport poétique au passé le moteur du récit. Avec Limoges, il passe de l’individu à l’espace qui le contient, dressant le portrait d’une ville quelque peu ennuyeuse en même temps qu’il y trouve des clefs de sa propre existence.

Eva Ionesco, Innocence, Grasset
Innocence d’Eva Ionesco est un complément d’enquête à son film, My little princess, sorti en 2010, et au récit, Eva, de Simon Liberati, paru en 2015. Loin d’être une redite univoque ou de s’abîmer dans la complaisance, le livre réordonne les images d’une mère qu’il faudrait oublier et qui revient comme une ombre que seule la littérature peut mettre vraiment à distance.

Littérature étrangère

Sacha Batthyany, Mais en quoi suis-je concerné ?, Gallimard
Alors que la Hongrie n’en finit pas de réécrire son histoire, le récit-enquête de Sacha Batthyany est une lecture salutaire. En découvrant l’implication de membres de sa famille dans le massacre de 180 Juifs en mars 1945, il interroge le passé, ses implications collectives et intimes, sa vie, la honte et la responsabilité face à l’histoire.  

Anne Carson, Atelier Albertine, Seuil
Fascinée par l’œuvre de Proust, la poète canadienne Anne Carson l’a lu pendant sept ans, chaque matin, pendant trente minutes. De l’impression de vide qui a suivi cette lecture totale, elle a voulu faire quelque chose : le livre bref et intense qu’elle consacre aujourd’hui au personnage d’Albertine.

Dossier Joseph Conrad
La lecture de Conrad fascine. EaN a voulu, à l’occasion de la parution d’un volume de La Pléiade, interroger l’évidence de ce sentiment. Nous proposons ainsi des lectures actuelles de ses livres et de la vie de cet écrivain essentiel du début du XXe siècle. À découvrir : un long texte de Yannick Haenel sur Au cœur des ténèbres, un entretien avec le préfacier du volume Marc Porée, ainsi qu’un article sur lire Conrad aujourd’hui au Congo et deux lectures personnelles par Linda Lê et Maurice Mourier.

Jabbour Douaihy, Le manuscrit de Beyrouth, Actes Sud
Le nouveau roman de Jabbour Douaihy rappelle l’importance de l’édition libanaise, particulièrement énergique, en en faisant la métaphore de l’histoire et de la société multiculturelle de ce pays. Roman sentimental, politique, Le manuscrit de Beyrouth décrit une société où le lien social s’efforce en permanence de se maintenir, en dépit de toutes les tensions.

Peter Handke, Essai sur le fou de champignons, Gallimard
Essai sur le fou de champignons est le dernier des cinq essais à la fois poétiques et réalistes de Peter Handke. C’est à la fois un journal et un récit biographique qui partent de données concrètes très précises pour s’étendre à l’infini. Chez Handke, nous dit Georges-Arthur Goldschmidt, traducteur de plusieurs de ses livres, « pas un mot n’est perdu, pas un mot n’est vain », la langue « mène au coeur de ce qu’elle dit, sans détours et sans apprêts ».

Hada Keisuke, La vie du bon côté, Picquier & Medoruma Shun, Les pleurs du vent, Zulma
Les romans de Hada Keisuke et Medoruma Shun sont assurément deux belles réussites. Avec une grande économie de moyens, des structures narratives solides et un refus évident de toute forme de pathos ou de complaisance, ils invitent, avec une mélancolie indéracinable, à tirer un trait sur le passé et à aller résolument de l’avant.

Claudio Magris, Classé sans suite, Gallimard
En lisant le dernier roman de Claudio Magris, Classé sans suite, Linda Lê traverse toute son œuvre et nous en rappelle, avec une érudition joyeuse, les clefs de voûtes et les obsessions qui y reviennent toujours. Elle y trouve une cohérence, un rapport au monde, à l’histoire, aux lieux, à la fiction et à la langue qui n’en finissent pas de fasciner les lecteurs.

Will Self, Requin, L’Olivier
Requin, deuxième volet d’une trilogie commencée avec Parapluie, poursuit la même entreprise moderniste ambitieuse. Le lecteur s’y plonge dans un flux de conscience où l’on passe, entre autre, du Londres des années 30 au bombardement d’Hiroshima. Pour appréhender cette œuvre en cours, EaN propose un article de Marc Porée qui accompagne un entretien avec Will Self,  l’un des écrivains les plus stimulants et les plus iconoclastes de la littérature britannique contemporaine.

Andrzej Stasiuk, L’Est, Actes Sud
En explorant les territoires à l’Est de la Pologne (de la rivière Bug jusqu’à la Mongolie), Andrzej Stasiuk, l’un des écrivains polonais les plus originaux, fait du déplacement sans dépaysement le moteur d’une réflexion sur la mémoire de ces lieux et leur avenir qui semble particulièrement forte dans la situation actuelle.  

© Jean-Philippe Stassen © Jean-Philippe Stassen

Poésie

Kenneth White, Lettres aux derniers lettrés, Isolato
La poésie de Kenneth White paraît inclassable, toujours en mouvement. Son dernier livre s’inquiète d’une désintégration de ce qui fonde la civilisation occidentale. Lettres aux derniers lettrés en rappelle les étapes successives à travers l’Histoire sur les plans religieux, politique, économique, technoscientifique, intellectuel, pour les intégrer à une oeuvre qui s’essaie de reconstituer un humanisme.

Essais

Susan Rubin Suleiman, La question Némirovsky, Albin Michel
Dépassant les débats qui ont suivi la remise en lumière de l’œuvre d’Irène Némirovsky, le livre que lui consacre Susan Rubin Suleiman n’est ni un plaidoyer, ni un portrait à charge. Avec nuances, il explore les ambivalences, les trésors et les impasses de l’assimilation juive à travers l’histoire personnelle, fictionnelle et familiale d’une écrivaine célébrée dans les années 30.

Histoire

Anne-Emmanuelle Demartini, Violette Nozière, la fleur du mal, Champ Vallon
En étudiant l’un des faits divers les plus célèbres et les plus médiatiques du XXe siècle, Anne-Emmanuelle Demartini dépasse la singularité fascinante de l’affaire Violette Nozière pour, à partir de cet événement, dresser le tableau d’une époque, nous en livrer une intelligibilité inédite, fouiller la complexité d’un imaginaire social.

Joze Pirjevec, Tito, CNRS
Alerte, fouillé, fourmillant de détails, la biographie que consacre Joze Pirjevec à Tito, figure essentielle et ambiguë de la politique européenne du XXe siècle, se lit comme un roman.

Dina Porat, Le Juif qui savait. Wilno-Jérusalem, la figure légendaire d’Abba Kovner,  1918-1987, Le Bord de l’eau
Le récit de l’historienne Dina Porat nous fait découvrir, au-delà d’un strict témoignage sur la Shoah, la vie d’Abba Kovner, figure de la résistance juive, celui qui avait appelé à « mourir debout », l’un des plus importants poètes d’Israël et surtout l’une des dernières figures du sionisme de gauche.

Philosophie

Peter Szendy, Le supermarché du visible. Essai d’iconomie, Minuit
Qu’est-ce que « l’iconomie » ? Ce mot-valise, évidemment construit à partir d’icône et d’économie, doit ici rendre sensibles les liens complexes entre image et  argent. Dans ce livre, les films ne fournissent pas seulement des illustrations adjacentes à son propos, mais en constituent l’armature et l’argument.

Pierre Vesperini, Lucrèce, archéologie d’un classique européen, Fayard
Lucrèce est un mystère ! D’où vient ce poème étonnant, le De natura rerum, destiné à enseigner les principes de l’épicurisme aux Romains, mais sous forme épique ? Pour Pierre Vesperini, le Lucrèce philosophe maudit est un mythe, qu’il faut « déconstruire » en revenant aux conditions de la production de son poème. Mais à force de démythologiser, ne court-on pas le risque de remythologiser ?

Francis Wolff, Trois utopies contemporaines, Fayard
Un livre sur les utopies post-humaniste et animaliste, qui sont sont des pensées antihumanistes : or c’est l’humanisme qui nous fournit le meilleur argumentaire pour proposer un traitement éthique des animaux. Un essai remarquable sur l’idée de monde commun.

Arts

Gauguin l’alchimiste, exposition au Grand Palais du 11 octobre 2017 au 22 janvier 2018
En cette fin d’année, Gauguin est partout. Gilbert Lascault aborde le parcours du peintre, ses audaces, ses « braconnages », sa soif d’éternels départs, sa vie au bout du monde, loin de l’occident, là où Mallarmé disait qu’il s’« exile pour se retremper vers les lointains et vers soi-même. »

Théâtre

Molière, Les fourberies de Scapin, mise en scène par Denis Podalydès à la Comédie française, jusqu’au 11 février 2018 & Le malade imaginaire, mise en scène par Michel Didym au théâtre Dejazet jusqu’au 31 décembre 2017
Deux mises en scène inégales de Molière se donnent jusqu’à la fin de l’année. D’un côté, Denis Podalydès fait le choix de mettre en avant la dimension farcesque des Fourberies de Scapin en appuyant trop ce désir et en étouffant des comédiens aux talents incontestables. De l’autre, Michel Didym remet en lumière la subtilité du Malade imaginaire.

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