Les messagers de la poésie

Cette année encore, du 7 au 11 juin, le 35e Marché de la Poésie, place Saint Sulpice, à Paris, a connu une affluence considérable : plus de 250 éditeurs, des plus grands aux plus confidentiels, répartis sur 120 stands, dont certains accueillaient plusieurs petites maisons d’édition.

Avec ses dizaines d’évènements, dont les « États généraux de la poésie », la présence d’innombrables poètes et poétesses, célèbres ou inconnus, venus signer leurs livres, cette manifestation peut sembler désuète et anachronique, et sans doute l’est-elle, mais il serait trop facile d’ironiser. Elle reste d’abord et surtout un vrai lieu de découvertes et de rencontres placées sous le signe de la diversité et de la convivialité, de la part des poètes, de leurs lecteurs et de ceux qu’il ne faut surtout pas oublier, ceux qui ne se découragent pas et, loin de disparaître, comme on l’annonce régulièrement, continuent, contre les vents dominants, à se mettre au service de la poésie : ses éditeurs.



Exemple, presque pris au hasard, de cette diversité qui en est la richesse, l’œil attiré par un titre ou un auteur (Louis Scutenaire, Pierre Peuchmaurd) comme un signe de ralliement dans cette foultitude de livres,le stand qui rassemble depuis des années, à l’initiative de Thierry Horguelin, « une constellation informelle d'éditeurs de France, de Belgique et du Québec, pas toujours les mêmes d'une année à l'autre ». Lui-même n’a pas de maison d'édition « à lui », mais cela ne l’a pas empêché d’initier depuis vingt ans quelques livres aussi confidentiels et remarquables que DE L’ÉTERNITÉ, un florilège, la dernière plaquette de Gérard Legrand, un des intimes d’André Breton.

« Ce qui les réunit avant tout, précise Thierry Horguelin, ce sont des liens d'amitié et le plaisir de faire de bons livres. » Cette année, ce stand 608 abrite des noms devenus familiers : Benoît Chaput (L’Oie de Cravan), Stéphane Mirambeau (Pierre Mainard), Laurent Albarracin (Le Cadran ligné), Lydie Prioul et Thierry Chauveau (L’Herbe qui tremble) et un nouveau venu, Nicolas de Mar-Vivo (Les Éléments de langage). Chacun, à sa manière, répond à l’interrogation inquiète de Friedrich Hölderlin : « Wozzu », « à quoi bon des poètes en un temps de manque ? », qui n’a rien perdu de son actualité, de son urgence. Ne sommes-nous pas en plein dans ce temps- là ?



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« Cette année, cette alchimie spontanée a particulièrement bien fonctionné. Il y a bien sûr des affinités de ligne éditoriale (par exemple, L'Oie de Cravan, Pierre Mainard et Le Cadran ligné s'inscrivent très librement dans la lignée du surréalisme). Mais au fond, le point commun de toutes ces maisons relève d'abord de la pratique éditoriale : une conception artisanale du métier, le désir de publier peu mais bien, l'amour du livre conçu comme un tout organique où le format, la maquette, le papier, la typo s'accordent intimement au contenu, l'incapacité foncière enfin à séparer la littérature, l'édition et la vie.
 L'an dernier, L'Herbe qui tremble m'a invité à créer une collection qui sera lancée à l'automne. Elle publiera de la poésie mais aussi des textes plus inclassables, aux frontières de la prose et de la poésie. C'est aussi dans cette collection que je souhaite rééditer les trois premiers recueils de Gérard Legrand, Des pierres de mouvance, Marche du lierre et la plaquette Siècles ciselés. 
Il me serait difficile de trouver un point commun entre tous ces auteurs, si ce n'est ce petit frisson inexplicable qui vous saisit à la lecture d'un texte et vous donne séance tenante l'envie d'en être l'éditeur. Ce frisson dans l’échine est rare et c’est pourquoi je reste convaincu qu’il faut publier peu mais bien. »


Pour Thierry Chauveau (L'Herbe qui tremble), « plus cette question (Wozzu) m’est posée, moins je trouve de réponse. Je pourrais dire que petit je suis tombé dans la marmite d’une potion faite d’un mélange de poèmes et d’imprimerie et que ça me tient au corps. Hölderlin avait la poésie vissée au corps. La chrysalide fait le poète, le poème fait le livre, le livre fait l’éditeur, l’amitié fait le reste, dont le stand 608, l’ensemble est le système solaire que nous habitons. Je ne vois pas où est le temps de manque. »
 Pour Laurent Albarraccin (Le Cadran ligné), « le stand 608 du Marché de la poésie n'est rien d'autre que la rencontre amicale de la nécessité et de l'évidence. Maurice Blanchard disait « La poésie est une propriété de la matière. » À quoi Pierre Peuchmaurd ajoutait : « L'édition est une propriété de la poésie. » Il est à peu près aussi naturel pour un poète d'éditer de la poésie qu'il l'est pour un arbre de faire des feuilles au printemps. Quant à la sempiternelle question de Hölderlin, j'y répondrais de la même manière : il ne s'agit pas tant d'habiter poétiquement le monde que de permettre au monde de s'habiter pleinement - à travers le poème. » 


Pour Pierre Mainard, qui a publié Pierre Peuchmaurd, Anne-Marie Beeckman, Laurent Albarracin, Joël Cornuault , Alain Roussel et réédité le très grand et méconnu Francis Poictevin, l’ami de Mallarmé, « être éditeur de poésie : c'est se tenir à l'écart du bruit et pourtant bien en place sous le grand drap du monde pour en saisir les éclats, les remous qui nous disent qu'une vie est pleine de ce qu'elle entreprend et non de ce qu'elle subit. La poésie, c'est le vivant, une manière de se maintenir debout, d'aller à la rencontre. C'est dire combien l'on se reconnaît de loin, en dehors du temps. »


Nicolas de Mar-Vivo vit, lit et écrit à Bruxelles. Il participe pour la première fois au marché de la poésie de Paris : Éléments de langage est né du numérique. C’était à l’origine un blog de création littéraire animé par le « Collectif des premières personnes du singulier » qui a très vite considéré l’édition papier comme une solution d’avenir. Alors que tout se numérise, Éléments de langage a décidé de miser sur le digital : ce qui se fait avec les doigts.

Benoit Chaput, canadien du Québec, a intitulé sa maison d’édition L’Oie de Cravan en référence à une « inscription » de Scutenaire en hommage au poète et boxeur Arthur Cravan, mort sur un bateau dans le golfe du Mexique. Elle se retrouve à la fin de tous ses livres : « Les Oies de Cravan naissent des mâts pourris des navires perdus au golfe du Mexique. »

« Un beau nom, qui vole sur les ailes du mystère. Ce qui me guide et m’aiguille encore dans le choix des manuscrits que je décide de publier, ce sont tout simplement des coups de cœur. Au moment de leur publication, j’ai aimé follement tous les livres publiés. Je cherche des textes, des images, qui me surprennent. Il n’y a pas de ligne claire, plutôt quelque chose d’intuitif qui, je crois, se reconnaît quand on regarde le catalogue de L’Oie ». Quand on lui demande s’il a un vers, une phrase d’une des œuvres publiées chez lui qu’il aime particulièrement, il cite Peuchmaurd, « ce poète français décédé en 2009, qui était mon ami et qui est encore au centre de l’esprit de cette maison d’édition. C’est un court aphorisme. Une question toute simple, un peu mystérieuse, qui nous ramène à l’enfance, à une nostalgie qui est aussi un défi pour l’avenir : 
« Tu te souviens, quand tu étais plus grand que les arbres? » (in Fatigues, aphorismes complets, 2014.)


Parmi ses dernières publications, les aphorismes du québécois Normand Lalonde, Autoportrait aux yeux crevés, petites méchancetés et autres gentillesses que Benoit Chaput n’hésitait pas non seulement à recommander, mais à confier à ses visiteurs, à leur mettre entre les mains. C’est sans doute ce geste qui m’a donné envie de saluer ces éditeurs militants qui continuent à croire passionnément à leur métier, et m’a permis de lire Normand Lalonde, né le 31 décembre 1959, qui a enseigné la littérature et le cinéma jusqu’à ce qu’on lui diagnostique une tumeur au cerveau en 2007. Le glioblastome ne devait initialement lui laisser que 12 à 18 mois de sursis. Et son décès est intervenu le 1er juillet 2012.

Ces quelques aphorismes, d’une lucidité sans concession, donnent envie d’en lire plus :


- Abîmes de vulgarité, vous êtes si bien éclairés !

- Parfois, lutter de toutes ses forces n’est pas suffisant. Il faut alors lutter de toutes ses faiblesses.

- Mon médecin regarde constamment sa montre. Il dissimule mal sa hâte de me voir guéri.


 - J’ai vu mon neurochirurgien, mon radiothérapeute et mes deux oncologues ce matin. Ils avaient l’air en forme.


- Rassurez-vous. Pas plus qu’un autre, je ne saurais tenir indéfiniment une note très grave.


- Les gens qui n’ont pas peur des mots ne savent pas de quoi ils parlent.


- Ma fatigue m’épuise.


- Désastre est un grand mot, quand il ne reste rien.


- C’est le jour qui sépare les nuits, et non l’inverse. Il faut avoir les yeux fermés pour ne pas le comprendre.


- Mais comment font- ils donc tous pour demeurer en équilibre sur le fil de l’horizon ?


Pour tous ces éditeurs – et pas seulement ceux du Stand 608 – la poésie est un appel d’air, un acte de résistance, « l’or du temps » cherché par André Breton. Ils s’en font les découvreurs, les passeurs, les messagers. Tous pourraient signer ces mots de Benoit Chaput : « Mon souhait le plus cher, même s’il est difficile à réaliser, est de faire de l’édition d’une façon différente qui soit elle-même poétique. Comment concilier la passion de la poésie, des beaux livres, avec les exigences du commerce? Comment ne pas sombrer dans l’habitude, comment garder le feu sacré? En d’autres mots : comment rester un amateur professionnel? J’aime agir avec lenteur, prendre tout le temps qu’il faut pour aimer un texte, le laisser mûrir et devenir livre alors que tout autour est vitesse. Il y a un équilibre à retrouver sans cesse, une ligne fine sur laquelle marcher : ce n’est pas toujours facile. »
 Mais c’est toute la différence entre la poésie et « la lecture du journal à haute voix ».

Dominique Rabourdin

www.en-attendant-nadeau.fr


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