Éditorial du numéro 87

Le souvenir de la RDA s’éloigne, sauf chez ceux qui y sont nés et y ont vécus. Ingo Schulze, qui avait vingt-huit ans lors de la chute du Mur de Berlin, continue à porter un témoignage décalé, plus picaresque que nostalgique, de ce pays qui s’est volatilisé.

Dans un essai intitulé La loyauté à tout prix, Sonia Combe raconte l’histoire de celles et ceux qui, en RDA, sont restés fidèles au communisme malgré les exactions du « socialisme réel », ceux qui, tels Hans Eisler, Anna Seghers ou Jürgen Kuczynski, ont choisi le silence plutôt que la dissidence.

L’itinéraire de Victor Klemperer est exemplaire de cette loyauté. Malgré son appréciation très fine du phénomène totalitaire et de ce qu’il fait à l’humain et à la langue dans LTI, la langue du IIIe Reich, il se montre critique de certains aspects du régime de la RDA mais sans entrer dans une franche dissidence.

En attendant Nadeau évoque deux autres itinéraires d’intellectuels pris eux aussi dans les tourmentes du XXe siècle : celui d’Ernst Kantorowicz, exilé aux États-Unis avant la guerre, qui est licencié de l’université de Berkeley parce qu’il refuse d’y prêter serment. C’est à Princeton, qui l’accueille finalement, qu’il produit son chef-d’œuvre, Les deux corps du roi. Et celui de Michel Foucault dans la dernière partie de sa vie avec le retour sur sa tentation néo-libérale, en lien avec une exploration intellectuelle et existentielle de la notion d’expérimentation.

La littérature française est toujours bien présente, avec Propriété privée, de Julia Deck, Les ardents, de Nadine Ribault, Forêt-furieuse de Sylvain Pattieu et Par les routes de Sylvain Prudhomme. C’est toujours un plaisir de l’adosser aux classiques, proches ou lointains : mémoire vive malgré l’éloignement de Christine de Pizan, racontée ici par Nathalie Koble. Mémoire immédiate et non moins vive de Georges Perec dont Jean-Pierre Salgas nous offre une étude très précise.

Parmi les autres découvertes à faire cette quinzaine, un roman traduit du sorani (l’une des deux langues kurdes), de Bakhtiar Ali ; les fantômes à la Renaissance, les imaginaires de Rome, des entretiens passionnants… de quoi lire et rêver depuis les livres.

T. S., 25 septembre 2019

www.en-attendant-nadeau.fr

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