Éditorial du numéro 85: rentrée littéraire

Quelques pépites dans le flux des romans de la rentrée, et notamment des romans qui affrontent sans fléchir la réalité sociale, dans la lignée de "Fief" de David Lopez, choc de la rentrée il y a deux ans.

Au croisement de l’homoérotisme et du roman social, Querelle est le premier roman d’un jeune Québécois, Kevin Lambert, qui enthousiasme Ulysse Baratin.

Marin Fouqué, dans 77, délivre un « uppercut » (Gabrielle Napoli), avec l’évocation d‘une jeunesse dans cet espace qui n’est ni Paris ni sa banlieue, la Seine-et-Marne.

Trismus, premier roman de Matthieu Peck, décrit selon Pierre Benetti le « marasme d’une génération » dans un Paris déglingué, « visqueux et poisseux », livré aux rats.

Dans Et l’ombre emporte ses voyageurs, un premier roman, dont Hugo Pradelle souligne le caractère verbalement inventif et le fécond « ressassement », Marin Tince célèbre le « bastringue » de la vie et le souvenir d’une rude enfance.

À sortir le 5 septembre, le roman attendu d’Edna O’Brien, lu par Linda Lê et par nombre d’entre nous, met en scène un jeune nigériane rescapée de sa séquestration par Boko Haram : le document et la fiction s’entremêlent.

Cécile Dutheil n’est guère convaincue par le nouveau roman apolitique et vertueux de Marie Darrieussecq, La mer à l’envers, centré sur la rencontre entre Rose, une « bourge », et Younès, un jeune migrant. Elle est plus sensible aux Jungles rouges du « Kampouchéa démocratique » racontées par Jean-Noël Orengo, vingt ans de terreur et des siècles de légendes.

Dans Civilizations, Laurent Binet, refaisant l’histoire, imagine la conquête de l’Europe par les Incas : qu’en a pensé Frédéric Werst, lui-même l’inventeur d’une civilisation et d’une langue imaginaires, celles des Ward ?

Olivier Rolin est, pour Norbert Czarny, « d’un autre temps », son œuvre est hantée par la nostalgie du XXe siècle, par celle de sa prime enfance, de ses voyages, de ses amours. En témoigne le récent Extérieur monde.

Un univers différent : l’écrivain Didier Blonde offre, dans Cafés, etc. une savoureuse enquête sur les cafés de Paris, dans la littérature et au cinéma.

Deux articles feront l’objet d’une publication différée, celui de Claude Grimal sur l’Écossaise Ali Smith et celui de Santiago Artozqui sur le roman rock de Julien Decoin.

On se gardera de confondre deux écrivains homonymes qui figurent dans ce même numéro, la romancière californienne Chris Kraus, interrogée par Steven Sampson pour son livre Dans la fureur du monde, et Chris Kraus, le réalisateur allemand, auteur de La fabrique des salauds, « une saga » éprouvante « au cœur du mal ».

Nous rendons hommage dans ce numéro au psychiatre Roger Gentis qui a tant écrit avec humanité pour la défunte Quinzaine littéraire ; Tiphaine Samoyault revient sur La vie la mort, un des derniers séminaires de Jacques Derrida ; nous retrouvons enfin avec émotion la figure de Pierre Pachet dans les souvenirs sans fard de sa fille Yaël (Le peuple de mon père).

J. L., 28 août 2019

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