Sommaire du numéro 85

Nous rendons hommage dans ce numéro au psychiatre Roger Gentis ; Tiphaine Samoyault revient sur un des derniers séminaires de Jacques Derrida ; nous retrouvons enfin avec émotion la figure de Pierre Pachet dans les souvenirs sans fard de sa fille Yaël ("Le peuple de mon père").

Littérature française

Laurent Binet, Civilizations, Grasset
Civilizations de Laurent Binet imagine la conquête de l’Europe par les Incas. En attendant Nadeau a demandé à l’écrivain Frédéric Werst, qui dans la série des Ward a inventé une civilisation et a traduit sa langue, de lire ce roman : à quel discours cette uchronie peut-elle mener si elle est uniquement centrée sur l’Europe ?

Didier Blonde, Cafés, etc., Gallimard
Dans le dernier roman de Didier Blonde, les cafés, dans lesquels l’auteur « entre comme dans un roman », sont l’un des pôles d’une existence à la poursuite du romanesque.

Marie Darrieussecq, La mer à l’envers, P.O.L.
La mer à l’envers, le nouveau roman de Marie Darrieussecq, est nimbé de bienveillance mais maintient le dérangement à son plus bas degré.

Julien Decoin, Platine, Seuil
Platines, de Julien Decoin, promène entre ses pages des personnages déjantés et attachants, servis par une écriture qui se démarque dans un genre où peu d’auteurs s’illustrent : le roman rock.

Patrick Deville, Amazonia et L’étrange fraternité des lecteurs solitaires, Seuil
« La grande affaire est de bouger » : dans Amazonia, Patrick Deville répond à l’injonction de Stevenson et remonte le fleuve, en compagnie de son fils Pierre.

Marin Fouqué, 77, Actes Sud
Premier roman de Marin Fouqué, 77 est un uppercut qui révèle la brutalité nue de la vie de quelques jeunes de la Seine-et-Marne. Son auteur, connu jusqu’ici pour sa poésie, son rap, ses nouvelles, mais aussi ses performances sur scène, taille une langue par laquelle il fait naître à lui-même son personnage.

Thomas Giraud, Le bruit des tuiles, La Contre-Allée
Après La ballade silencieuse de Jackson C. Frank, le nouveau roman de Thomas Giraud s’attache à une autre figure de perdant magnifique : le fouriériste Victor Considerant, qui établit en 1855, à côté du village de Dallas, une utopie qui vira très vite au désastre.

Kevin Lambert, Querelle, Le Nouvel Attila
Québécois de 25 ans, Kevin Lambert a créé un personnage pour le début du XXIe siècle : Querelle, ouvrier d’une scierie en grève et homosexuel. Son deuxième roman propose une écriture excitante de jeunesse, de liberté de ton et de désir d’en finir avec ce monde.

Alban Lefranc, L’homme qui brûle, Rivages
Le narrateur de L’homme qui brûle, obsédé par le prédicateur Thomas Müntzer,  s’agite dans une France contemporaine plongée dans le terrorisme et la crise écologique. Plutôt que l’enquête et la description, Alban Lefranc a choisi l’anticipation et l’humour, mais frôle souvent l’agacement et la lassitude.

Jean-Noël Orengo, Les jungles rouges, Grasset
De 1924 à 2016, entre Phnom Penh, Angkor, le Vietnam, Bangkok, Paris et la jungle, Jean-Noël Orengo centre son roman autour d’un personnage fantôme, fictif, qui n’apparaît et ne disparaît jamais complétement : il se nomme Xa Prasith et deviendra le bras droit de Saloth Sâr, alias Pol Pot.

Yaël Pachet, Le peuple de mon père, Fayard
Dans un récit à la fois poignant et sans fard, Yaël Pachet tente de saisir au plus près le deuil d’un père, la disparition d’un intellectuel admiré, la fin d’une complicité.

Matthieu Peck, Trismus, Bartillat
Matthieu Peck est né en 1989 à Drancy. Son premier roman, Trismus, ne parvient pas toujours à trouver sa structure romanesque, mais il fourmille de trouvailles stylistiques réjouissantes.

Olivier Rolin, Extérieur monde, Gallimard
Olivier Rolin a écrit Extérieur monde comme on se jette à l’eau. Voici un livre inclassable, dont le lecteur voyage à la fois autour du monde et dans une bibliothèque personnelle.

Alexandre Seurat, Petit frère, Le Rouergue
Alexandre Seurat poursuit dans Petit frère son travail d’écriture de la culpabilité, de la responsabilité et des secrets familiaux en se confrontant à la mort tragique d’un petit frère. Un récit tout en coupures et en recoupement qui parvient superbement à fuir le pathétique.

Marin Tince, Et l’ombre emporte ses voyageurs, Seuil
Un grand premier roman de la rentrée est celui de Marin Tince. Son flot de parole déborde d'une énergie impressionnante, qui répète à l'infini la matière du souvenir. Et l'ombre emporte ses voyageurs porte une conception du monde social où se débat une conscience blessée.

Kevin Lambert © Valérie Lebrun Kevin Lambert © Valérie Lebrun

Littérature étrangère

Chris Kraus, Dans la fureur du monde, Flammarion
En racontant son histoire d’amour avec un toxicomane piégé par le système pénitencier américain, Chris Kraus signe l'un des meilleurs livres étrangers de la rentrée : Dans la fureur du monde. EaN a pu s'entretenir avec la romancière californienne — également cinéaste, éditrice et conservatrice d'art — lors de son passage à Paris.

Chris Kraus, La fabrique des salauds, Belfond
En faisant une enquête sur sa propre famille, des Allemands originaires des Pays Baltes, le cinéaste et romancier Chris Kraus découvre que son grand-père a commis des crimes sous l’uniforme SS. La fabrique des salauds est une œuvre ambitieuse qui surprend, indigne parfois, poursuit son lecteur.

Edna O’Brien, Girl, Sabine Wespieser
De l’Irlande rurale à l’ex-Yougoslavie, Edna O’Brien a toujours écrit en combattante. Dans Girl, une jeune Nigériane enlevée par Boko Haram raconte sa captivité. La romancière irlandaise poursuit son oeuvre, dénonçant l’hypocrisie et approfondissant les ténèbres.

Ali Smith, Automne, Grasset
La romancière écossaise Ali Smith donne avec Automne le premier volet d’un « quartet des saisons, post-Brexit ». Un cabotage aimable, qui passe parfois près de s’échouer sur de hauts fonds didactiques, et dont le plan de navigation apparaît incertain.

Essais

Martin de La Soudière, Arpenter le paysage. Poètes, géographes et montagnards, Anamosa
Martin de la Soudière, ethnologue de profession et géographe à ses heures, se rappelle, dans un livre fait de réminiscences, de lectures et de vagabondages, les étapes de sa conquête de la montagne pyrénéenne, et nous montre comment « entrer en paysage ».

Élisée Reclus, Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes, Bartillat
En 1866, Elisée Reclus a 36 ans et n’est pas encore le géographe libertaire et exilé qu’on connaît. Avant la révolution de l’automobile, il voyage à pied et écrit un tableau politique de la nature, où il considère « les Alpes comme le boulevard de la liberté ».

Paul Valéry, Cahier 1933, Gallimard
C'est le langage et la durée qui, comme dans tous ses autres Cahiers, guide la pensée de Paul Valéry dans Août 1933, jusqu'ici inédit.

Histoire

David Motadel, Les musulmans et la machine de guerre nazie, La Découverte
L'historien David Motadel reconstitue l'histoire des relations du IIIe Reich avec les pays musulmans. Dans un livre d'une grande richesse, il montre que l'Allemagne nazie s'est efforcée d'instrumentaliser l'islam, et transforme notre regard sur ce qu'on croyait savoir.

Philosophie

Jacques Derrida, La vie la mort. Séminaires (1975-1979), Seuil
Ce premier volet de la publication des cours donnés par Jacques Derrida à l’École normale supérieure bouleverse moins l’œuvre du philosophe qu’elle ne la prolonge. Il contient aussi des moments brillants et une lecture de Nietzsche qui impulse toute la réflexion ultérieure.

William Hazlitt, Sentiment et raison, Presses Sorbonne Université
William Hazlitt (1778-1830) devrait être le saint patron de tous les critiques littéraires. Ignoré de son vivant, on le tient à présent comment l’un des plus grands prosateurs de la langue anglaise. La parution de ce recueil majeur qui rassemble certains de ses plus beaux textes devrait le consacrer définitivement comme le plus classique des romantiques.

Arts plastiques

Jean-Marc Gomis, Victor Hugo devant l’objectif, L’Harmattan
Après sept ans de recherche, Jean-Marc Gomis a compté toutes les occurrences de la photographie dans la correspondance et les carnets de Victor Hugo. On trouve dans son livre des raretés, et un sujet peu traité.

Ilya Khrjanovsky, DAU
Retour sur l'expérience esthétique et l'accueil critique de DAU, la création filmique hors-norme du cinéaste russe Ilya Khrjanovsky, montrée l'hiver dernier à Paris. Si le spectacle a été l'objet de vives critiques en France, il soulève des questions majeures en Russie sur les échos du passé soviétique.

Chroniques

Suspense (25)
Deux visites en Amérique hispanophone par voie de polar : l’une en Colombie, avec Santiago Gamboa, est fortement recommandée. L’autre au Nicaragua, pour laquelle Sergio Ramirez sert de guide, convainc moins.

Hommage

Roger Gentis (1928-2019)
Le 1er août dernier, Roger Gentis s’est éteint à l’âge de 91 ans, à Orléans. Psychiatre, psychanalyste, critique littéraire, écrivain, poète, il fit partie de cette génération de cliniciens qui comprit que la psychiatrie était politique d’essence, et qui s’employa à rendre et à maintenir possible contre la maltraitance asilaire, la surdité idéologique, le pouvoir des pouvoirs, une clinique des psychoses non seulement respectueuse de ce mode d’être au monde mais aussi soucieuse d’un être-avec.

www.en-attendant-nadeau.fr

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.