Éditorial du numéro 76 : Germinal

« Et les fruits passeront la promesse des fleurs », dit le poète du XVIIe siècle, confiant dans l’alternance régulière des saisons. Mais après un hiver d’une grande douceur l’arrivée du printemps donne l’occasion de méditer sur les rudes réalités des hivers de jadis, le « petit âge glaciaire ».

Maïté Bouyssy salue une étude originale d’Alexis Metger sur « l’hiver, âge d’or de la peinture hollandaise », ou comment une peinture en apparence anecdotique sert à montrer des « circulations aisées », source de richesses, et des corps en mouvement, patinant sur la glace.

Spinoza, philosophe hollandais… On n’y songe guère, mais ce penseur si abstrait est contemporain de ces peintures si minutieuses d’un peuple sûr de lui. Pascal Engel nous offre un panorama à la fois vaste et détaillé de cette œuvre emblématique de la philosophie, supposée avancer ordine geometrico, mais qui a donné lieu à une pluralité de lectures particulièrement divergentes, cartésiennes, mystiques, politiques, anarchisantes, panthéistes et deleuziennes. Comment s’y retrouver ? Gardons en mémoire l’image de ce sublime philosophe chassé de sa communauté, qui devient un artisan occupé à polir des verres d’optique et qui en serait mort. Comme on meurt aujourd’hui de l’amiante.

La question du rapport entre travail manuel et activité intellectuelle, loin d’être résolue par Simone Weil, ne peut que s’enrichir de documents comme le récit autobiographique de Joseph Ponthus, intérimaire en usine, et d’Arthur Lochmann, charpentier philosophe (article de Cécile Dutheil, disponible sur Mediapart), ou le journal de Henri Lebert, un « dessinateur textile » des débuts du XIXe siècle ; Vincent Milliot souligne l’intérêt exceptionnel de cette « vie minuscule », celle d’un ouvrier qui appartient à l’élite de son métier, mais garde la conscience de sa classe.

« Mes bien chères sœurs » lance Chloé Delaume dans un manifeste féministe de combat, mais « jubilatoire », en faveur de la « sororité », notion militante dont Pierre Benetti salue la naissance, tandis que Jeanne Bacharach fait revivre la figure singulière de Joyce Mansour, la « femme-poète » amie de Breton, avec ses « spirales vagabondes ». La poésie hante d’ailleurs certaines œuvres : Saint-John Perse et l’atmosphère d’Exil sont au cœur de d’Ici ou là-bas de Jerôme Baccelli, relève Maxime Deblander, et le narrateur de Maryline Desbiolles dans Machin, se console avec les Romances sans parole. Claude Grimal souhaite un bon centenaire à Ferlinghetti, l’éditeur de la Beat Generation. Quant à Conceição Evaristo, elle transcrit dans ses Poèmes de la mémoire l’univers des favelas du Brésil.

Nos lecteurs seront sensibles, comme Jean-Yves Potel, à un document exceptionnel publié par Catherine Coquio, Disgrâce couronnée d’épines de Mécislas Golberg, un réfugié polonais, « d’origine douteuse » selon Gide, qui meurt en 1907 de la tuberculose, à 37 ans. C’est le récit hallucinant d’une lutte avec la maladie, un corps-à-corps sans issue avec la mort.

Nous rendons également hommage à deux figures importantes de la critique littéraire, récemment disparues, Jean Starobinski et Jean-Pierre Richard.

J. L., 27 mars 2019

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