Éditorial du numéro 29: Céline en question

Les esprits s’échauffent et les médias s’emballent dès qu’il est de nouveau question de Céline. Le sujet est presque devenu un serpent de mer. Du coup, beaucoup de journaux ont parlé du livre d’Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, Céline, la Race, le Juif : mais la lecture qu’en fait Cécile Dutheil pour En attendant Nadeau est particulièrement éclairante.

Désormais, dissocier les romans, ou même seulement le Voyage au bout de la nuit, daté de 1932, et les trois grands pamphlets datés de 1937, 1938 et 1941, n’est plus tout à fait possible. Face à un tel faisceau de preuves, de faits, de gestes, de phrases, les arguments destinés à blanchir Céline écrivain tombent un à un. C’est un livre troublant, qui ne peut qu’ébranler son lecteur.

Des rencontres et des compagnonnages se dessinent dans nos pages. Deux fois Shakespeare : chez Chestov refusant le système d’explication rationaliste de l’univers du dramaturge par son critique Brandès et chez Javier Marías dont le dernier roman (l’histoire d’un couple qui se déchire à la fin du franquisme) se présente comme un long commentaire d’une citation de Richard III : « Si rude soit le début, le pire reste derrière nous… ». Et deux fois Gabriel Marcel : dans la déambulation philosophique de Jean Lacoste, qui se rend cette fois 21, rue de Tournon, à l’adresse où a vécu jusqu’à sa mort en 1973 celui qui fut considéré comme le représentant indocile de « l’existentialisme chrétien » ; et à propos du livre de Bruno Karsenti, La Question juive des modernes. Philosophie de l’émancipation, pour la distinction qu’il élaborait entre mystère et problème.

Jean-François Pérouse, dans Istanbul Planète, La ville-monde du XXIe siècle, cherche à comprendre les raisons de l’agrandissement spectaculaire d’Istanbul ces derniers temps. Loin de toute polémique, il dégage les soubassements idéologiques d’un étalement aberrant, avec constructions géantes et projets pharaoniques. Il est clair que cette modification profonde de la ville obéit à un projet politique porté par l’idéologie islamo-conservatrice, fondée sur la famille, la division des rôles sexués et sur la hiérarchie. Comme l’écrit Jean-Paul Champseix, « alors que le lecteur, démoralisé, s’apprête à refermer l’ouvrage, Jean-François Pérouse lui confie, in extremis, en quelques lignes, qu’« aucun État-nation n’aura raison d’Istanbul » car la ville se nourrit à d’autres dynamiques infra et supranationales. Souhaitons-le, car cette ville exceptionnelle qui fut romaine, byzantine et ottomane mérite un autre destin. »

Beaucoup de poésie dans cette nouvelle livraison d’En attendant Nadeau : Gérard Cartier, Laurent Albarracin et, à venir en différé, Philippe Jaffeux. Et toujours nos chroniques : théâtre par Monique Le Roux, les phrases de la campagne par Charles Bonnot, notre choix de revues, par toute l’équipe.

T.S., 29 mars 2017

www.en-attendant-nadeau.fr

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