Entretien avec Patrick Souchon

Longtemps acteur de la vie éducative et culturelle publique, Patrick Souchon prend sa retraite et va se consacrer à l’écriture. Après une vie consacrée au livre et à l’éducation par la lecture-écriture, il s’entretient avec Gérard Noiret.

Au début des années 80, un jeune intellectuel, avec tout ce qu'il faut de diplômes et de culture personnelle, commence un premier roman qui sortira en 1983 (Les jours chômés ne se comptent plus, éditions Acropole). Et puis, sous le coup de trop d'exigences et de l'occasion de pouvoir mener de front écriture et carrière professionnel en devenant directeur d'équipement culturel, quelque chose bascule en lui. L'écriture personnelle, après un second roman en 1987 (La traversée de l'Île d’Yeu, La Table Ronde) passe au second plan. L'engagement culturel « pour changer la vie » remet au lendemain la poursuite de l'œuvre personnelle, avec l'illusion que le nouveau métier l'ancre dans la proximité des romanciers, des poètes, des philosophes de sa génération…

En 2009, la mort de sa mère va ébranler les murailles élevées autour de sa voix par les colloques sur la transmission de la littérature, les États Généraux de la lecture, les livres théoriques qui ont fait de lui une référence [1]. Pourtant, si la reconnaissance de la qualité littéraire de La chanson de Nell (Grasset, 2009) est unanime, le responsable chargé du « suivi des actions partenariales et transversales relatives à la lecture et à l’écriture » au Rectorat de Versailles, n'a plus le temps de se consacrer à son travail personnel. Patrick Souchon doit attendre l'heure de la retraite pour pouvoir se mesurer à « la corne du taureau » et se consacrer totalement à ses projets littéraires.

Patrick Souchon © D.R Patrick Souchon © D.R

Sans faire le bilan de l'action culturelle en France, pouvez-vous dire quelles ont été les idées forces qui vous ont amené à vous engager ?

L’approche artistique et culturelle de la langue orale et écrite, plus généralement l’apprentissage continu de la lecture et de l’écriture de la maternelle à l’université, m’a toujours semblé un enjeu déterminant pour l’avenir d’une génération confrontée à une crise sans précédent ne touchant pas seulement les « quartiers dits sensibles ». Une crise du sens et des valeurs démocratiques. Une crise de la conscience critique qui coïncide avec la montée spectaculaire des violences intimes et interpersonnelles, et donc des radicalismes... Pour moi, l'’éducation artistique s’inscrit de plein droit dans la formation des individus. Les pratiques qu’elle génère favorisent le déploiement d’une dynamique créative au cœur des disciplines. Si, comme le dit Jean-Luc Godard, « l’art, c’est l’exception, alors que la culture, c’est la règle », l’École doit promouvoir aussi bien l’exception que la règle, l'écart que la norme, et favoriser les expériences, individuelles et collectives, qui articulent le sensible à l’intelligible.

Y a-t-il des écrivains avec qui vous avez eu des relations privilégiées ?

J'ai eu la chance de collaborer avec les pionniers de l’écriture créative mais aussi de croiser Michel Deguy, Claude Esteban, Jean-Michel Maulpoix, Valère Novarina… et de nombreux universitaires tels que Dominique Viart. S'il fallait citer deux noms, ce serait François Bon et Leslie Kaplan. Aujourd’hui, la scène littéraire s’est élargie, le numérique favorise cet élargissement. Au-delà du premier cercle, les auteurs de théâtre – c’est une tradition - se sont beaucoup investis dans la recherche de nouveaux publics.

Comment résumer ces quinze dernières années ?

L’hybris gagne du terrain pendant que les chaînes de télévision privées conquièrent des parts de marché. Il en va du destin de notre monde, au sens écologique du terme, comme de celui de la personne, au sens où Mounier l’entendait. Les vertus propres à la culture de l’écrit peuvent contribuer à favoriser l’entrée des jeunes dans la langue. La langue entendue comme milieu, maison commune, biosphère rendue habitable par la prise en compte de l’altérité, dans un mouvement qui va de l’en-soi vers l’autre. Depuis une quinzaine d'années, sans doute convient-il d’opposer la culture de l’écrit à la culture du tout image et du zapping généralisé. En paraphrasant Bruno Latour, on pourrait presque parler « d’atterrissage nécessaire » tant nombre de jeunes vivent dans un monde hors sol où la langue des portables se réduit à des émoticônes. C’est que la langue est à la fois organique – nous sommes issus d’une langue vivante – et instrumentale – en ce qu’elle est l’instrument de la coupure nécessaire entre moi et le monde, entre le mot, la chose, les phénomènes et les autres modes de représentation du monde.

Je me souviens d'une d’une formule : « l'hyperviolence actuelle est aussi dans la langue ».

Mises en jeu en atelier dans une perspective artistique, les pratiques de lecture-écriture nous permettent d’appréhender la littérature à travers des expériences de pensées partageables et transposables. Les proposer à des jeunes qui parviennent de plus en plus difficilement à s’exprimer me semble déterminant, en particulier parce ce que l’empêchement dans lequel ils sont peut conduire certains au radicalisme. Aujourd’hui, les jeunes acquièrent compétences et savoirs faire. En revanche, ils manquent d’expérience sensible. Ils n’apprennent guère à ressentir ce qu’ils lisent ou écrivent, à en parler, à en explorer la face cachée, l’intériorité. La réflexivité critique peine à endiguer les théories du complot, les fausses informations. Face à ces phénomènes, la littérature comme pratique n’est pas seulement une « zone à défendre », qui a besoin de tiers lieux, comme l’écrit Hélène Merlin-Kajman, mais un milieu ouvert, accessible, praticable. Avant et après toute compréhension, il y a l’émotion. À cet égard, les nouvelles générations semblent avoir intériorisé trois phénomènes caractéristiques de notre époque ; l’absence d’idéaux et la perte d’horizon (vivable), le technicisme de marché, l’hyper concurrence. 

Au moment de partir, alors que la pandémie et la violence sociale empoisonnent le climat politique, quelles sont tes convictions ?

Au mouvement sans frein de la pulsion, du désir de domination à travers l’image de soi reproduite à l’infini, et de l’usage débridé du clic assassin, je crois que nous devons opposer la rigueur morale, les justes et sages mesures de soi et du monde qu’instaurent nécessairement les actes de lecture-écriture. Ces pratiques gouvernent des vertus spécifiques qui sont autant de puissance et de capacités, au sens spinoziste du terme : renoncement au culte de l’immédiateté, distanciation, accès au symbolique par la pratique du symbolique. Que serait le monde sans le silence, la tempérance, la prise en compte de l’altérité dans l’émission et la réception de messages ? Je compte bien continuer de défendre la prise en compte de l’ambigüité des langues, de la force et de la puissance salvatrice ou destructrice du mot.

Pour terminer, j'aimerais que réagisses sur ce texte publié en 2015 dans la revue Incertain Regard où tu parlais de ton travail d’écrivain : « La question centrale est celle du rythme, de l’organisation et de la place des mots dans la phrase, de l’attaque et de la chute, du mouvement que la phrase génère et des effets qu’elle produit. La phrase est un vecteur orienté, porteur de sens. Son mouvement développe une énergie ou une dynamique propre. Dans la perspective tracée par Henri Meschonnic, le poème “traduit une forme de pensée en une forme de vie et une forme de vie en une forme de pensée”. Je dirais la même chose de la phrase et des segments qui la composent. Faire passer du, ou un courant dans le langage produit de l’énergie, en cela l’écrivain est un fil conducteur qui transmet des intensités et des capacités de puissance. Le rythme étant à la base du chant et de la musique, c’est bien une voix que l’écriture cherche, porte, traduit, incarne. »

En écrivant, on ressent parfois comme un appel, une envie de partage qui est de l’ordre de l’excès et qui pousse à écrire comme « juste avant la fin du monde » ou juste après un évènement grave dont on sait qu’il vous changera. Parfois la langue impose son tempo et son rythme qui provient de la confrontation avec les obstacles rencontrés, comme si, à travers sa matérialité sensible, son pouvoir de résistance, la langue était un obstacle à dépasser, à surmonter. Ainsi l’impossibilité de dire, qui a pour envers l’expérience du vide et du néant que l’on traverse parfois, devient le point d’ancrage d’un désir de vivre devenu désir d’écrire.

  1. Autres publications de Patrick Souchon : L’école, de lautre côté (éditions du Griot), Littérature et enseignement avec Françoise Savine et Corinne Leenhardt (Actes du colloque « Carrefour des écritures », CRDP de Versailles), Aux dires de l’écriture, avec Marie-Odile André (Presses universitaires de Paris Nanterre), La Langue à l’œuvre (Presses du réel/Maison des écrivains).

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