Éditorial du n°17: Carambolage

Trois photos à la Une, hétérogènes, à l’image du contenu très varié de ce nouveau numéro d’En attendant Nadeau, qui peuvent produire un effet de heurt étrange, mais indiquer aussi comment peuvent se rencontrer et se toucher différentes figures de la révolte.

À la une, l’événement Gombrowicz, dont Maurice Nadeau a publié une grande partie de l’œuvre en français, y compris le Journal, en coédition avec Christian Bourgois : il s’agit cette fois d’un « autre » journal, destiné à l’écrivain lui-même quand l’autre, l’officiel, était destiné au lecteur. Pourtant, l’auteur de Cosmos avait prévu une publication posthume de ce Kronos, qu’il avait confié aux bons soins et à la protection de sa femme Rita. La sortie de cet inédit en 2013 fit un tabac en Pologne, même si certains l’ont trouvé trop intime et d’autres trop peu littéraire. Le voici désormais accessible en français.

L’anthropologue Pascal Ménoret conduit une enquête passionnante sur les rodéos automobiles nocturnes à Ryad qui font des rues et des autoroutes le théâtre d’une sorte d’insurrection urbaine, et il s’interroge sur le sens à donner à cette violence. « Dans un pays où les partis politiques, les syndicats et les organisations indépendantes sont interdits, où le clientélisme règne en maître, où la vie quotidienne est constamment surveillée et où l’usage de la torture est largement répandu, quelle autre place existe-t-il encore pour des formes populaires de protestation et d’expression ? », demande Sonia Dayan-Herzbrun, qui rend compte de ce livre dans nos pages. Défi, révolte, sentiment d’exister et d’agir, malgré une répression puissante et constante, qui se terminent souvent tragiquement par la mort des conducteurs.

Les « œuvres en situation » d’Ernest Pignon-Ernest résonnent étrangement avec cette prise de risque protestataire. Pasolini sur certain mur de Rome, après d’autres murs à Certaldo, à Ostie ou à Naples. Le poète palestinien Mahmoud Darwich est debout à Jérusalem, à Bethléem, de Ramallah à Gaza (2009)… Les cadavres allongés des « Communards » apparaissent sur les marches du métro Charonne (encore un carambolage), ils reviennent sur les quais de la Seine ou sur la montée du Sacré-Cœur… Ou comment la sédition peut encore habiter poétiquement le monde.

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Mais aussi le Darfour raconté par Abdelaziz Baraka Sakin, l’ombre de l’assassin de Martin Luther King attrapée par Muñoz Molina à la suite d’une longue quête, l’ombre portée des apparitions virginales sur la découverte des grottes préhistoriques et de peintures pariétales, évoquée par Daniel Fabre dont l’œuvre d’anthropologue place les enfants en position de médiateurs entre plusieurs mondes… Nous rendons compte aussi d’une importante et très philosophique biographie de Hobbes, par Luc Foisneau, de l’amitié qui lia Léon Chestov à Benjamin Fondane, d’une nouvelle traduction de Dante, par Danièle Robert qui tente pour la première fois en français de rendre compte systématiquement de la terza rima… et de bien d’autres textes encore, de quoi lire notre journal pendant plusieurs heures et des livres pendant plusieurs mois.

Nos publications se déplacent et se multiplient sur l’espace de la toile. Nous publions régulièrement des textes inédits sur notre blog de Mediapart  : cette semaine, quatre entretiens passionnants réalisés par nos collaborateurs Steven Sampson et Liliane Kerjan lors du Festival America de Vincennes, avec Ben Lerner, Stewart O’Nan, Virginia Reeves et Sam Lipsyte. Nous lançons aussi le débat sur la littérature et le réel, qui prendra les formes d’une chronique judiciaire régulière, tenue par Marie Étienne, d’un ensemble de contributions sur le long cours et, nous l’espérons, d’une participation des lecteurs.

www.en-attendant-nadeau.fr

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